AFTER BLUE ou la planète des songes

Posté par Renaud Villain le 15 février 2022
« La vie est un songe », disait le dramaturge espagnol Pedro Calderon de la Barca (1600-1681). « After Blue (Planète sale) », le nouveau film de Bertrand Mandico, en est une parfaite illustration. Ce western galactique au féminin est la dernière tentative en date, dans le cinéma français, d’intrusion dans le monde de la Science-Fiction, genre méprisé par les producteurs français, alors qu’il fait le beurre du cinéma hollywoodien.

Le « blue » d’After Blue correspond au bleu que, paraît-il, nous voyons lorsque nous passons de vie à trépas, avec dans notre pogne, l’aumône nécessaire à offrir à Charon pour nous faire passer le Styx.  

After Blue, chez Mandico, est le nom d’une planète lointaine colonisée par des terriens il y a des années… enfin quand on parle de terriens, évoquons plutôt des terriennes puisque seules les femmes survivent à cette atmosphère et ce monde étrange. Cette planète pourrait tout aussi bien n’être qu’un rêve post mortem (d’où le sous-titre de « Paradis sale ») tant l’onirisme suppure à chaque plan.  

Comment ces femmes se reproduisent-elles ? Le sujet est volontairement laissé dans l’ombre pour nous plonger directement dans une société matriarcale qui n’a rien à envier à celles, patriarcales, qui ont jalonné notre histoire : 

« Je pense qu’une société matriarcale, dit le réalisateur, sera toujours mieux qu’une société patriarcale. De toute façon il faut en faire l’expérience puisqu’il n’y a pas eu tant de sociétés matriarcales que ça dans le monde Ce que je montre, c’est que c’est inhérent aux êtres vivants : il y a toujours le rapport du dominant et du dominé. Ce qui m’intéresse c’est de décrire des personnages qui s’affranchissent des règles et qui essayent d’aller vers la liberté. »

L’histoire débute sur une plage où la jeune paria Roxy (Paula Luna) découvre une femme ensablée jusqu’à la tête : condamnée par « la milice », elle est censée mourir à la montée de la marée, en châtiment des crimes qu’elle a commis. Roxy déterre la condamnée qui accorde trois souhaits à sa libératrice, tel un djinn des contes des Mille et une nuits. 

Le premier vœu, qui n’est même pas verbalisé par la jeune Roxy, est la mise à mort de trois méprisantes Amazones qui se baignent à proximité. Roxy et sa mère Zora (Elina Löwensohn), jugées responsables de ces crimes, sont alors contraintes par leur communauté de retrouver et tuer la fugitive sous peine de bannissement à vie. Mère et fille cheminent donc ensemble pour accomplir leur mission tandis que la jeune femme se retrouve sous l’emprise vampirique de celle qu’elle traque. 

"Je suis clairement fascinée par elle, explique la jeune Allemande Paula Luna (dont c’est le premier rôle à l’écran et qui est de tous les plans), et elle prend beaucoup de place en moi mais j’ai quand même peur d’elle. C’est très ambigu. Je fais tout le temps des rêves érotiques d’elle mais quand elle est là, ça m’effraye. Elle vient, elle m’embrasse. "

La grande force du film « After Blue », c’est son esthétisme rétro et sa mise en scène inspirée et référencée. Bertrand Mandico, ancien élève de l’école des Gobelins (grande école d’animation française) nous évoque plusieurs pistes : 

« Dans les influences vraiment importantes il y a « La planète sauvage » de René Laloux et Roland Topor : c’est un film que j’ai découvert quand j’étais enfant à la télévision. C’est un film fondateur. Ce que j’aime beaucoup dans ce film c’est le traitement de l’animation en multiplans, papier découpé, ça c’est quelque chose qui est d’une très belle facture et qui a très bien vieilli. En même temps chez Topor, il y a l’influence du surréalisme, l’influence de la peinture symboliste. Il a tout ça en lui et il va déployer toutes ces influences dans un univers de science-fiction qui du coup n’est pas du tout conventionnel et qui va jouer sur des bestiaires, une faune et une flore, où le minéral est dans l’animal et où le végétal est dans les humanoïdes ».

L’érotisme de ces femmes, à moitié dénudées et aux appétits nécessairement lesbiens, ainsi que les couleurs psychédéliques utilisées par le réalisateur évoquent un autre grand nom du cinéma, l’Italien Mario Bava (1914-1980) :  

« Bava (« Les Trois Visages de la peur » – 1963 ou encore « La Planète des Vampires » – 1965), c’est quelqu’un qui m’a appris, au travers de ses films, à voir des films ambitieux formellement tout en ayant une économie relativement modeste. C’était vraiment le roi du cinéma formel à moindre coût et avec des films extrêmement flamboyants. Pour « After Blue », il a fallu que j’imagine une planète qui soit compatible avec la Terre puisque je pars de décors préexistants et sur lesquels je fais des greffes d’artifices. Je vais amener des éléments extérieurs qui vont créer ce déplacement de la réalité, évoquer un autre monde, et je vais utiliser également des éclairages extrêmement colorés, à la Bava justement, pour aller au bout de ce monde extra-terrestre. »

Dans ce film à budget très réduit (2 millions d’euros) on retrouve bien évidemment la muse, depuis onze ans, de Bertrand Mandico, Elina Löwensohn : 

« Je ne sais pas si je fais une confiance aveugle à Bertrand Mandico. C’est sûr que c’est une confiance à 98% mais je vais toujours questionner 2%. Si je reçois le scénario dans les premières phases d’écriture, je vais toujours questionner et dire si je ne crois pas à quelque chose, si cela ne me semble pas juste, crédible ou imaginable. J’ai eu l’opportunité dans ma carrière et ma vie d’avoir certaines rencontres importantes en commençant avec Hal Hartley (« Simple Men » – 1992 / « Amateur » – 1994 et « Flirt » – 1995). Bertrand a été une rencontre hyper importante, comme une renaissance en quelque sorte pour moi. Je me sens profondément à ma place, en tant que comédienne et individu qui peut réfléchir et se perdre dans un imaginaire qui me correspond à 100%. La liberté d’exploration et d’invention devant la caméra, ça me plaît en tant que comédienne. Je sens une mise en scène, une mise en place que souvent on ne sent pas dans d’autres films. Cette inventivité-là, cette matière-là fait que je me sens à ma place et en sécurité. Je peux inventer, avancer, me délecter et m’étonner moi-même. »

Dans les années 70-80, on donnait volontiers le nom de « Space Opera » aux films de Science-Fiction. Ce terme pourrait convenir à « After Blue » puisque le réalisateur s’amuse avec des références musicales de la pop culture. Ainsi, la terrible fugitive s’appelle-t-elle Kate Bush, la jeune héroïne Roxy (comme Roxy Music, le groupe de Bryan Ferry) etc…  

« C’est une façon de rendre hommage à des artistes que j’aime, sourit Bertrand Mandico. Même si le personnage qui porte le patronyme de Kate Bush est vraiment à l’opposé du monde de Kate Bush. Mais le monde que je décris est tout de même imprégné de l’influence de Kate Bush, de tout l’univers qu’a pu déployer Kate Bush dans ses albums. Pour moi ces résidus de la culture pop, c’est un peu comme la statue de la Liberté dans « La planète des singes » : on ne sait plus ce que ça signifie, mais c’est toujours là. Eh bien ici, c’est pareil : ce sont des noms qui continuent à résonner dans ce futur. Les personnages qui les portent n’en connaissent pas forcément la signification ou la portée, mais ces noms sont là. Je suis sous l’influence de l’histoire du cinéma quand je fais des films mais je suis aussi sous l’influence de la culture pop parce que je conçois aussi un film comme un album concept. »

Pour conclure, Bertrand Mandico revendique pleinement le côté OVNI de son film, conçu comme un « Trip » :

« Ce que j'aime au cinéma, ce sont les films qui ne se donnent pas tout de suite. Les films qui me touchent le plus sont ceux qui gardent leur part de mystère et qui sont intarissables, comme des sources auxquelles je vais aller boire et reboire. J'espère que les spectateurs vont aller revoir mes films et qu'ils auront toujours quelque chose à trouver, qu’ils pourront toujours se perdre dans ces labyrinthes. J’aime cette notion d'hypnose. Je conçois presque un film comme un psychotrope. »

Bonne came ou bad trip, au spectateur d’en juger. En tout cas, « After Blue (Planète sale) » a le mérite d’une singularité radicale, authentique et rafraichissante. 

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