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ANTEBELLUM, une revanche tarantinesque contre l’horreur de l’esclavage

Posté par Alexis Lebrun le 11 mai 2021
Descendant direct et assumé de l’œuvre de Jordan Peele, ANTEBELLUM s’inscrit dans la tradition des films incendiaires récents qui montrent ouvertement la réalité du racisme systémique et de l’esclavage, quitte à choquer et à diviser.
Racisme d’hier et d’aujourd’hui

C’est par un long plan-séquence aussi réussi techniquement que difficile à regarder en raison de son contenu qu’ANTEBELLUM (2020) s’ouvre. La caméra des réalisateurs Gerard Bush et Christopher Renz – dont c’est le premier long-métrage – s’attarde sur quelques scènes effroyables du quotidien d’esclaves noirs dans une plantation de coton de l’Etat confédéré de Louisiane, pendant la période de la guerre de Sécession. On y fait la connaissance d’Eden (Janelle Monáe), une femme violée et marquée au fer rouge, mais qui se tait pour survivre et ne pas finir brûlée dans un four crématoire comme les rebelles qui sont capturés, même si elle attend aussi son heure pour s’échapper de cet enfer. Parallèlement, l’actrice incarne dans le film une sociologue féministe et antiraciste renommée, qui subit quotidiennement le racisme systémique de l’époque actuelle, sans que l’on sache très bien quel est le lien entre les scènes qui semblent appartenir au passé et celles qui sont ancrées dans le présent.

On peut vous rassurer : la réponse est donnée avant le générique de fin, grâce à un twist que beaucoup de critiques ont comparé à ceux des films de M. Night Shyamalan. Au-delà de ce rebondissement narratif, la double temporalité d’ANTEBELLUM lui permet surtout de montrer comment le passé esclavagiste du pays continue malheureusement de forger l’Amérique d’aujourd’hui. Le propos du film est d’autant plus d’actualité qu’il est sorti en septembre dernier, au cœur d’une année 2020 qui a vu la résurgence du mouvement Black Lives Matter, luttant contre les inégalités et les violences que subissent les noirs aux Etats-Unis. Rétrospectivement, ANTEBELLUM fait aussi étrangement écho aux mois écoulés entre la défaite de Donald Trump aux élections et l’assaut donné contre le Capitole par ses partisans et l’extrême-droite américaine, nostalgiques du drapeau confédéré.

Janelle Monáe, actrice engagée

Evidemment, c’est elle qui porte tout le film sur ses très solides épaules. Depuis son irruption à la fin des années 2000, on sait qu’elle est l’une des personnalités les plus intéressantes de la scène musicale actuelle aux Etats-Unis. Mais en 2016, la carrière de Janelle Monáe a pris une nouvelle dimension, puisqu’elle a entamé cette année-là une carrière d’actrice dont le décollage a été immédiat. Elle se révèle en effet dès sa première apparition sur le grand écran dans le très beau MOONLIGHT (Barry Jenkins, 2016), couronné Oscar du meilleur film, où elle côtoie entre autres Naomie Harris et Mahershala Ali, reparti lui aussi avec un Oscar pour son second rôle dans ce long-métrage qui raconte plusieurs étapes de la vie d’un afro-américain homosexuel et issu d’un milieu social très difficile.

La même année, Janelle Monáe fait coup double en incarnant dans LES FIGURES DE L’OMBRE (Theodore Melfi, 2016) l’une des trois scientifiques méconnues de la NASA sans qui la conquête spatiale américaine n’aurait pas été la même. Depuis, Janelle Monáe est apparue dans un autre film racontant une évasion d’esclaves du Sud des Etats-Unis, avec HARRIET (Kasi Lemmons, 2019), et elle a aussi incarné la militante féministe Dorothy Pitman Hughes dans THE GLORIAS (Julie Taymor, 2020), biopic centré sur la célèbre activiste des droits des femmes Gloria Steinem. Autant dire qu’en quelques années seulement, l’actrice principale d’ANTEBELLUM est déjà à la tête d’une solide filmographie où elle a soigneusement sélectionné des projets qui reflètent ses combats d’artiste engagée pour la cause des noirs, des femmes, et des LGBTQ+, trois catégories dont elle est une représentante aujourd’hui célébrée.

L’ombre de Jordan Peele

Contrairement à ce qui a souvent été écrit, Jordan Peele n’a pas été impliqué dans la production d’ANTEBELLUM, mais le film a effectivement quelques producteurs en commun avec GET OUT (2017), le premier film réalisé par ce phénomène que l’on s’arrache à Hollywood depuis qu’il a remporté l’Oscar du meilleur scénario original pour ce long-métrage. Il faut dire quand même qu’ANTEBELLUM peut être considéré comme un de ses héritiers, puisque GET OUT passait lui aussi le problème du racisme à la moulinette du film d’horreur psychologique, en filmant les terribles mésaventures d’un jeune noir qui rend visite pour la première fois à sa belle-famille qui cache plus ou moins bien son jeu raciste. Jordan Peele poursuivra dans la même veine du film d’horreur politique en 2019 avec US, dans lequel les vacances d’une famille afro-américaine se transforment en véritable cauchemar. Sortis pendant le mandat de Donald Trump, ces films engagés politiquement ont rencontré un énorme succès au box-office, et ont ouvert la voie à d’autres projets hollywoodiens à destination du grand public, et qui abordent frontalement les tensions raciales, comme le très réussi BLACKKKLANSMAN (2018) de Spike Lee, également produit par Jordan Peele.

Mais ANTEBELLUM évoque aussi inévitablement deux autres blockbusters récompensés qui n'ont pas manqué non plus de faire couler beaucoup d’encre pour leur représentation de l’esclavage. Il s’agit bien sûr de TWELVE YEARS A SLAVE (Steve McQueen, 2013), Oscar du meilleur film en 2014, et du très polémique DJANGO UNCHAINED (2012) de Quentin Tarantino. ANTEBELLUM emprunte beaucoup aux deux pour ses scènes assez insoutenables qui reconstituent la survie des esclaves dans une plantation de coton, mais c’est surtout l’histoire de vengeance au cœur du film qui rappelle instantanément l’épopée vengeresse sanglante de Jamie Foxx dans le long-métrage de Tarantino, un réalisateur obsédé par cette thématique depuis quelques années maintenant. Comme DJANGO UNCHAINED aussi, ANTEBELLUM a été cœur de nombreux débats aux Etats-Unis, tout en remportant un certain succès – relatif compte tenu de l’épidémie et de la fermeture des cinémas. Mais contrairement au film de Tarantino, ANTEBELLUM confie les rênes de sa révolte à une femme esclave, ce qui n’est pas loin d’être une grande première pour un long-métrage de ce genre. Une nouvelle preuve qu’ANTEBELLUM est un film bien de son époque.

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