Aller au menuAller au contenu principalAller à la recherche

BE NATURAL, L’HISTOIRE CACHÉE D’ALICE GUY, la première réalisatrice de l'histoire

Posté par Alexis Lebrun le 2 février 2021
Projeté aux festivals de Cannes, Deauville et New York, ce documentaire exceptionnel retrace l’histoire méconnue d’Alice Guy, une pionnière française du cinéma dont la place dans les livres d’histoire est inversement proportionnelle à la richesse de sa carrière et à son importance dans les débuts du septième art.
Réécrire l’histoire

« Alice Guy était une réalisatrice exceptionnelle, d'une sensibilité rare, au regard incroyablement poétique et à l'instinct formidable. Elle a écrit, dirigé et produit plus de mille films. Et pourtant, elle a été oubliée par l'industrie qu'elle a contribué à créer. » Cet hommage est signé Martin Scorsese, et il résume très bien le destin d’Alice Guy, une femme française qui n’a jamais été reconnue à sa juste valeur de son vivant. Née en 1873 et travaillant comme secrétaire chez Gaumont, elle participe à une projection privée des frères Lumière, ce qui lui donne une intuition géniale. Alors que les fabricants comme Gaumont n’imaginent pas que l’on puisse filmer autre chose que les scènes ennuyeuses du quotidien, Alice Guy est persuadée que cette révolution technique peut servir à raconter des histoires. Elle met en application son idée avec LA FÉE AUX CHOUX (1896), la première fiction de l’histoire du cinéma, qui fait aussi d’elle la première réalisatrice de l’histoire. Ce film de moins d’une minute change le cours de sa vie : elle commence à écrire, réaliser ou produire des centaines de films – on la prénomme parfois « la femme aux mille films » – dont beaucoup ont aujourd’hui disparu, ou ont été attribués pendant longtemps à des hommes.

Pendant quelques années, rien n’arrête Alice Guy : elle part pour les Etats-Unis et ouvre en 1910 sa propre boîte de production dans le New Jersey, la Solax, qui compte parmi les studios les plus importants du pays avant l’émergence d’Hollywood. Pendant dix ans, elle s’essaye à tous les genres, du western à la comédie en passant par le drame, le film policier ou le film historique. Mais son mari (Herbert Blaché) coule la Solax et la quitte avant de divorcer, ce qui ruine Alice Guy et l’oblige à tout vendre pour revenir en France, où l’industrie du cinéma ne veut pas d’elle. Elle tente jusqu’à sa mort en 1968 de remettre la main sur la plupart de ses films ou de publier ses mémoires, sans succès. À partir d’un travail de restauration et d’archives considérables, le documentaire de Pamela B. Green (2020) raconte cette histoire hors du commun, sous la forme d’une enquête à suspens qui cherche aussi à comprendre pourquoi Alice Guy a été longtemps absente de l’histoire du cinéma. Pour répondre à cette question, le film donne la parole à des dizaines d’intervenants, qui offrent un regard éclairé sur la réalisatrice admirée par Hitchcock ou Eisenstein en son temps.

Une réalisatrice novatrice

Alice Guy n’a pas vécu seulement une existence tout à fait improbable au vu de la situation des femmes à son époque. On sait aussi aujourd’hui qu’elle s’est distinguée par sa créativité et ses innovations, dans une industrie du cinéma où tout était encore à écrire. Le titre du documentaire (BE NATURAL) est inspiré de l’écriteau qui accompagne la réalisatrice sur ses tournages, et qui demande quelque chose de très audacieux aux acteurs de l’époque, habitués à jouer de façon théâtrale : « soyez naturels ». Alice Guy utilise également la colorisation et la technique du son synchronisé mise au point par Gaumont, qui permet de passer outre les limitations du cinéma muet avec plusieurs décennies d’avance sur le cinéma parlant. Elle réalise aussi ce que l’on peut considérer comme le premier making-of de l’histoire : ALICE GUY TOURNE UNE PHONOSCÈNE (1905).

Et comment oublier qu’elle a tout simplement tourné le premier péplum de l’histoire du cinéma avec LA VIE DU CHRIST (1906) ? Ce film est une folie pour les normes de l’époque, puisqu’il comporte vingt-cinq scènes étalées sur plus de trente minutes, ce qui a nécessité la présence de 300 figurants. Mais au-delà de la technique, Alice Guy aborde des thèmes parfois révolutionnaires pour son époque. Dans LES RÉSULTATS DU FÉMINISME (1906), elle s’amuse à inverser les rôles genrés attribués aux femmes et aux hommes, pour mieux remettre en cause ces inégalités criantes. La même année, elle s’intéresse au désir féminin avec MADAME A DES ENVIES, dans lequel une femme enceinte fait tout ce qu’elle veut sans crainte des répercussions. Elle est aussi la première à tourner un film uniquement avec des acteurs afro-américains dans A FOOL AND HIS MONEY (1912), et elle se risque même à aborder le planning familial, l’avortement, l’antisémitisme ou l’immigration dans d’autres productions. Tout cela il y a plus d’un siècle.

Huit ans de travail

Pour finaliser son documentaire, la réalisatrice Pamela B. Green n’a pas ménagé ses efforts. Le projet commence en 2011, et pendant deux ans, elle mène des recherches dans toutes les directions pour commencer à reconstituer le parcours d’Alice Guy. L’histoire de la réalisatrice et le travail de Pamela B. Green suscitent alors l’intérêt de quelques grands noms : Robert Redford devient producteur du documentaire, et Jodie Foster rejoint le projet en tant que narratrice. L’actrice devenue elle aussi réalisatrice a été touchée par l’injustice subie par Alice Guy, et elle n’est pas la seule. À court de budget pour finaliser le documentaire, Pamela B. Green lance en 2013 une campagne de crowdfunding sur Kickstarter, et parvient à récolter les 200 000 dollars nécessaires pour aller au bout du projet. Son espoir était que ce film contribue à rendre à Alice Guy la place qu’elle mérite dans l’histoire du cinéma, et elle est en passe de réussir.

Car les initiatives se multiplient : début 2018, le prix Alice Guy a été lancé en France pour récompenser les réalisatrices, toujours sous-représentées dans les cérémonies annuelles, et une rétrospective est en préparation du côté de la Cinémathèque française. Et surtout, on a appris il y a quelques semaines que la réalisatrice du documentaire était maintenant lancée dans un biopic sur Alice Guy – un créneau sur lequel elle ne sera pas seule, puisque le cinéaste français Jean-Jacques Annaud travaille de son côté sur une série qui rend hommage à la pionnière oubliée. En attendant, on vous conseille grandement de vous plonger dans le documentaire de Pamela B. Green, puis de faire passer le mot à votre entourage pour contribuer à votre façon à rectifier l’histoire du cinéma.

------------------------------------------------------------------------------------------------------

Toutes les vidéos cinéma, films et émissions sont disponibles sur myCANAL

Suivez Cinéma Canal+ sur :

Facebook

Twitter

Instagram