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ÉNORME : Marina Foïs fait exploser la légende dorée de la grossesse

Posté par Alexis Lebrun le 15 juin 2021
De retour au cinéma six ans après son dernier long-métrage, la réalisatrice Sophie Letourneur s’attaque avec ÉNORME (2020) à un sujet tabou, vu sous l’angle d’une comédie décapante à nulle autre pareille.
Gosse dans le dos

C’est une situation que beaucoup de couples connaissent : du jour au lendemain, Frédéric (Jonathan Cohen) est pris d’une envie soudaine d’avoir un enfant. Oui mais voilà, depuis des années, le garçon était d’accord avec sa compagne pour ne pas en avoir. Car le couple a un mode de vie particulier : Claire (Marina Foïs) est une pianiste de renommée internationale qui consacre toute sa vie à son art, et qui ne veut pas s’encombrer d’une descendance dont ils ne pourraient pas s’occuper. Elle est en effet accompagnée dans tous ses déplacements par Frédéric, qui réalise toutes les tâches subalternes pour elle, au point de devenir souvent envahissant.

Face au refus de Claire, il prend une décision inimaginable : remplacer sa pilule contraceptive par du Canderel. Et voilà sa compagne enceinte contre son gré, dépossédée de son corps et qui subit l’obsession maladive de Frédéric pour la maternité. Complètement allumé, le personnage joué par Jonathan Cohen rêverait en effet de pouvoir lui-même porter le bébé, et il se met à contrôler tous les aspects de la grossesse de Claire ainsi qu’à parler à sa place voire à la remplacer pour certains rendez-vous médicaux, ce qui donne lieu à des situations totalement burlesques.

Sophie Letourneur, cinéaste expérimentale

Mais attention, ÉNORME n’est pas une comédie de grossesse comme les autres. Inspirée par sa propre expérience de mère, Sophie Letourneur a réalisé un objet filmique difficilement identifiable, où s’affrontent des forces a priori contraires. Elle traite en effet la grossesse par l’absurde en multipliant les scènes crues qui ne reculent devant rien pour évoquer la réalité par définition très intime de la grossesse, et cela fonctionne, pour peu que l’on soit réceptif à une forme d’humour volontairement très malaisante et reposant sur des gags parfois très physiques (le ventre de Claire, anormalement... énorme) que l’on ne voit habituellement jamais dans les comédies françaises sur le sujet. Et en même temps, la réalisatrice a donné une forte coloration documentaire à son film, en faisant appel à tout un casting non-professionnel de soignantes, filmées dans le cadre de leur travail et sans la présence du couple d’acteurs principaux.

Toute cette galerie de personnages incroyablement bienveillants face aux délires du futur père joué par Jonathan Cohen crée un décalage assez surréaliste en même temps qu’un point de vue étonnamment réaliste sur toutes les étapes de la grossesse et les professions médicales qui interviennent pendant son déroulement. En plus de montrer la réalité pas vraiment glamour de cette situation, Sophie Letourneur prend aussi un malin plaisir à inverser les rôles traditionnellement attribués aux hommes et aux femmes, en particulier pendant les neuf mois qui précèdent l’accouchement. Le fait que le personnage de Frédéric soit celui qui veut un enfant à tout prix – à tel point qu’il le fait dans le dos de Claire – est en soi une inversion d’un cliché très répandu, mais la cinéaste s’attaque aussi aux injonctions à la virilité que subissent les hommes, via le personnage joué par Jonathan Cohen, qui ne cache pas qu’il aimerait être une femme. Pour autant, il reste un grand malade qui étend complètement son emprise sur sa compagne, réduite à l’état de mère porteuse et silencieuse, ce qui donne au film une charge politique évidente dans le contexte actuel d’émancipation des femmes et de leur corps face aux entraves à l’avortement notamment.

Fidèle à son inimitable patte loufoque déjà observable dans ses trois films précédents – LA VIE AU RANCH (2010), LES COQUILLETTES (2013) et GONE BABY DOLL (2014) –, Sophie Letourneur ne se contente pas non plus de mélanger les genres en osant des blagues délicieusement trash qui écornent l’idéal trompeur de la grossesse. Elle filme les acteurs d’ÉNORME dans un format 4/3 qui enferme volontairement les acteurs dans un cadre étroit et reflétant la prison plus ou moins mentale dans laquelle ils se trouvent. Non maquillés, Jonathan Cohen et Marina Foïs sont aussi filmés en permanence en champ-contrechamp face à leurs interlocuteurs bien réels, ce qui renforce l’impression documentaire.

Jonathan Cohen, un vrai talent pour l’absurde

Si Marina Foïs impressionne avec sa performance toute en retenue, Jonathan Cohen est la vraie bonne surprise du film, puisqu’il n’hésite pas à se ridiculiser au maximum pour les besoins de son personnage, sans oublier d’être un peu touchant grâce à la fragilité qui est aussi la sienne – quand bien même ses actes sont indéfendables. Récompensé par une nomination pour le César du meilleur acteur, l’acteur français a connu une année 2020 solide, marquée aussi par son rôle de célibataire dans la série LA FLAMME (CANAL+), une parodie de téléréalité que l’on peut imaginer comme un préquel d’ÉNORME, tant il brille à chaque fois dans un registre comique de mâle quarantenaire absurde, et tant l’aspect documentaire du film peut le rapprocher d’une certaine façon de la série.

On l’avait déjà retrouvé aux côtés de Marina Foïs en 2016 dans PAPA OU MAMAN 2 (Martin Bourboulon), une autre comédie sur un couple de parents dysfonctionnels, où ils côtoyaient entre autres Laurent Lafitte et Sara Giraudeau. Qui sait, peut-être que le film de Sara Letourneur connaîtra lui aussi une suite dans quelques années pour aborder la question de la parentalité ? De notre côté, on vote pour.

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