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JOJO RABBIT : peut-on transformer Hitler en ami imaginaire ?

Posté par Alexis Lebrun le 2 mars 2021
Assez controversé à sa sortie, le récent film (2020) du réalisateur néo-zélandais Taika Waititi tente de s’attaquer au nazisme et aux Jeunesses hitlériennes par le prisme de l’humour et du récit initiatique d’un enfant allemand qui s’est choisi Adolf Hitler comme ami imaginaire. Un pari risqué mais réussi.
Mon ami le nazi

Le héros de JOJO RABBIT est un allemand d’une dizaine d’années, un petit garçon embrigadé dans les Jeunesses hitlériennes où il est moqué par les autres enfants pour sa sensibilité, dans des scènes qui rappellent beaucoup le cinéma de Wes Anderson, notamment les scouts de MOONRISE KINGDOM (2012). Abreuvé quotidiennement de propagande nazie depuis qu’il est né, Jojo (Roman Griffin Davis) a la naïveté de croire les horreurs du régime. Pire encore, son ami imaginaire est ni plus ni moins qu’Adolf Hitler lui-même. Il se le représente comme un personnage grotesque, joué dans le film par le réalisateur Taika Waititi, qui tente l’exercice périlleux de succéder à Charlie Chaplin dans la caricature burlesque du dictateur allemand, 80 ans après LE DICTATEUR.

Le système de pensée insensé de Jojo vacille quand il découvre que sa mère (Scarlett Johansson) est une résistante qui cache une ado juive dans le grenier de la maison, Elsa (Thomasin McKenzie). À quelques mois de la fin de la guerre, le pouvoir nazi est certes en pleine décomposition mais il fait encore régner la terreur et continue de traquer – entre autres – les juifs et les opposants politiques, ce qui amène Jojo à porter un nouveau regard sur l’horreur de ce monde qui lui avait été vendu comme un idéal. Comme dans tout récit initiatique, il croise des personnages secondaires tragiquement drôles (Rebel Wilson en instructrice brute de décoffrage pour jeunes filles allemandes), absurdes mais effrayants (Stephen Merchant en agent de la Gestapo accro au « Heil Hitler »), voire carrément tragiques (Sam Rockwell en officier nazi gay). Accompagné d’une très jolie bande originale composée par Miachel Giacchino, JOJO RABBIT réussit à émouvoir autant qu’à fait rire, un numéro d’équilibriste très délicat symbolisé par une révélation, le jeune acteur Archie Yates, qui incarne le mémorable Yorki, un jeune ami très attachant de Jojo, lui aussi complètement dépassé par les événements.

Taika Waititi, le nouveau chouchou de Disney

Avant de diriger des stars hollywoodiennes comme Scarlett Johansson et Sam Rockwell dans JOJO RABBIT, le réalisateur néo-zélandais Taika Waititi a d’abord fait ses armes dans le cinéma indépendant, où il a été remarqué dès son premier long-métrage : À CHACUN SA CHACUNE (2007), une comédie romantique touchante et projetée au Festival de Sundance. Il remet ça trois ans plus tard avec BOY (2010), un film plus grave où un enfant néo-zélandais fan de Michael Jackson idolâtre à tort son père absent. BOY bat des records au box-office local, et il est nommé dans les festivals du monde entier (Berlin, Melbourne, Sydney, Sundance…) où il emporte l’adhésion du public et des critiques, et récolte souvent des récompenses méritées. Mais c’est avec son mockumentaire VAMPIRES EN TOUTE INTIMITÉ (2014) que Taika Waititi confirme vraiment sur la scène internationale. Il met en scène cinq vampires vieux de plusieurs siècles qui vivent en colocation et ont toutes les peines du monde à s’adapter à notre mode de vie.

L’humour barré du réalisateur devient sa marque de fabrique, et il enfonce le clou avec À LA POURSUITE DE RICKY BAKER (2016), un film qui mélange à nouveau drame et comédie, puisqu’il mise sur un duo formé par un vieux grincheux (Sam Neill) et un enfant abandonné par sa mère, qui vivent des aventures improbables dans le bush néo-zélandais – avec un chien nommé Tupac – alors qu’ils sont recherchés par la police, qui soupçonne un enlèvement. Le film bat à son tour des records au box-office néo-zélandais, et c’est aussi un nouveau triomphe critique. Taika Waititi est alors appelé à la rescousse par Marvel Studios pour sauver la licence THOR, qui n’est pas au mieux après deux épisodes faiblards. Bingo, avec THOR: RAGNAROK (2018), le cinéaste donne un grand coup de pied dans la fourmilière de Disney, et pousse le curseur à fond dans l’humour. Ce pari risqué fonctionne, et on le retrouvera donc dans le prochain opus THOR : LOVE AND THUNDER (2022), qui marquera le retour de Natalie Portman. Et Waititi n’oublie pas non plus d’où il vient, puisqu’il doit aussi sortir cette année NEXT GOAL WINS, une comédie sur l’équipe de foot des Samoa américaines.

Aborder le nazisme au cinéma, une gageure

Si JOJO RABBIT a remporté le prix du public au Festival de Toronto et surtout l’Oscar et le BAFTA du meilleur scénario adapté en 2020, il a fait grincer pas mal de dents à sa sortie. La faute bien sûr à son approche parfois qualifiée de « kamikaze » : transformer Adolf Hitler en ami imaginaire guignolesque et essayer de faire rire sur un sujet toujours extrêmement compliqué à aborder dans la fiction. JOJO RABBIT est d’ailleurs souvent comparé à juste titre à LA VIE EST BELLE (1997) pour lequel Roberto Benigni avait déjà subi à peu les mêmes reproches – notamment à Cannes – de la critique européenne, car son film s’aventurait sur un terrain très dangereux : mélanger l’humour et l’Holocauste.

Et lorsque c’est par le biais du drame que certains cinéastes traitent la Shoah, le scandale n’est jamais loin non plus. On parie ainsi que Steven Spielberg se souvient encore des critiques très virulentes adressés à LA LISTE DE SCHINDLER à sa sortie en 1993, accusé notamment par certains critiques français de « pornographie ». Plus récemment, un autre film primé aux Oscars n'a pas échappé à la polémique en plongeant les spectateurs au cœur du système d’extermination nazi : LE FILS DE SAUL, sorti par le Hongrois László Nemes en 2015. JOJO RABBIT perpétue donc cette tradition finalement tout à fait compréhensible : l’Holocauste n’est pas un sujet comme les autres, et il est sain de pouvoir débattre de ces œuvres. Le plus important est que JOJO RABBIT et les autres films évoqués constituent un bon point de départ pour perpétuer la mémoire de la Shoah auprès des nouvelles générations.

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