Les Chatouilles ou le cri libérateur d'Andréa Bescond

Posté par Rosario Ligammari le 31 Octobre 2019
Les Chatouilles aborde un sujet encore tabou, y compris au cinéma : la pédophilie. En racontant sa propre histoire, Andréa Bescond réalise un long-métrage frontal tout en déployant une énergie de cinéma et de vie, comme pour rendre le sujet plus supportable.
L'histoire d'Andréa Bescond

Les Chatouilles, c'est l'histoire d'Andréa Bescond, littéralement. Son histoire, en tant que réalisatrice, en tant qu'actrice mais aussi – et surtout – en tant que victime d'abus sexuels commis par un ami de la famille, incarné à l'écran par Pierre Deladonchamps, alors qu'elle n'était qu'une petite fille. Plusieurs années plus tard, elle en a tiré une pièce de théâtre (mise en scène par son mari Eric Métayer) pour ensuite l'adapter en un long-métrage (auto)fictif (toujours en collaboration avec Eric Métayer). Cela a donné Les Chatouilles.

En plus de son succès critique et de son triomphe dans les salles en 2018, le film a remporté le César de la Meilleure adaptation lors de la dernière cérémonie. On peut parler alors d'une certaine revanche ou du moins d'une « reconnaissance », à la fois bien sûr de son talent d'artiste, mais aussi à propos d'un sujet souvent tabou, Avec la popularité de son film, elle est parvenue à briser le silence ; le silence autour d'un fait qui, aussi personnel soit-il ici, est en réalité universel.

La pédophilie au cinéma

En réalité, rares sont les fictions à avoir abordé la pédophilie de façon aussi frontale que Les Chatouilles, et encore moins du point de vue de la victime elle-même. En ce qui concerne Lolita, qu'il s'agisse du livre de Vladimir Nabokov (1955) ou du film de Stanley Kubrick (1966), le regard est celui d'Humbert Humbert ; néanmoins Christophe Tison a sorti cette année Journal de L. (aux éditions Goutte d'Or) pour « faire parler » Dolorès. Cette année encore, il y a eu Grâce à Dieu (réalisé par François Ozon), long-métrage qui reprend l'affaire Barbarin ; le film raconte le combat judiciaire de victimes d'abus sexuels commis par le prêtre Bernard Preynat. Des acteurs, adultes, rejouent ces victimes.

Autrement, la pédophilie peut être traitée au cinéma mais pas nécessairement en tant que sujet principal, comme dans Happiness (Todd Solondz, 1999), film dérangeant qui remet en question l'image du bon père de famille américain. Sinon, lorsque la pédophilie est évoquée, c'est dans le genre polar. Il est alors question d'enquête pour retrouver le crime : c'est le cas dans le film français Contre-Enquête (Franck Mancuso, 2007).

Les Chatouilles : comment traiter d'un sujet aussi grave ?

Derrière le titre « léger » Les Chatouilles (au théâtre, ce même titre est complété par « Ou la danse de la colère ») et au-delà de cette affiche avec une petite fille jouant avec un homme dans une piscine, les choses ne sont bien sûr pas roses, mais c'est la tonalité du film qui est illustrée. Pour traiter d'un sujet pareil, Andrea Bescond a en effet déployé une grande énergie, une force exemplaire, comme pour contrebalancer avec ce terrible sujet, pour que le film soit justement « regardable ».

On peut penser à Valérie Donzelli, quand elle avait réalisé La guerre est déclarée (2011), juste après avoir dû faire face à la maladie de son enfant de dix-huit mois : le film était très rythmé, coloré, léger – malgré la gravité du propos. Dans Les Chatouilles, la théâtralité mise en œuvre (lors des séances chez la psychologue, par exemple) ou encore les nombreuses séquences de danses en guise de parenthèses donnent parfois au film des airs de performance. En ce qui concerne l'ensemble, il ressemble bien à un cri, fût-il autant de colère que de libération.

Les Chatouilles, disponible dès le 07/11 sur CANAL+