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Les gagnants et les perdants

Posté par Renaud Villain le 22 novembre 2021
Au cinéma, les sportifs, qu’ils soient des « loosers » ou des « winners », donnent toujours de beaux portraits et offrent souvent à leurs interprètes une image gratifiante. Pensez à « Rocky », créé en 1976 par Sylvester Stallone, 5 suites plus ou moins « punchy »… La franchise continue encore aujourd’hui sous l’étiquette de « Creed », avec en vedette Michael B. Jordan. Prenez aussi « Raging Bull » de Martin Scorsese (1980) et les 30 kilos pris par Robert De Niro pour incarner le boxeur Jack Lamotta. Un Oscar à la clé.

Heureusement le film de sport ne se limite pas au ring et explore d’autres terrains de jeux que nous allons survoler bientôt. Quand on parle de film sportif, de quoi parle-t-on ? De performance, de dépassement, de gloire ? Comment le filme-t-on également ?

La cinéaste Leni Riefensthal invente, innove, codifie en 1936 tout une façon de sublimer le corps de l’athlète. Ses recettes sont encore appliquées aujourd’hui. Le hic, c’est que « Les dieux du stade » (1936), est une œuvre de propagande destinée à montrer la suprématie de la race aryenne. On aurait voulu voir le visage d’Adolf Hitler lorsque le Noir Américain Jesse Owens a remporté 4 médailles d’or aux jeux olympiques de Berlin, la même année !

Ces 6 derniers mois, plusieurs films traitant de sport sont sortis avec des succès très divers.

« Olga », du jeune réalisateur Suisse Eli Grappe, vient de sortir en salle, après avoir participé au Festival de Cannes dans la catégorie « Semaine de la critique ».

Puisque l’on parle médailles et coupes, ce premier long métrage y a reçu le prix SACD.

Olga est une adolescente ukrainienne qui pratique la gymnastique à haut niveau. Seulement voilà, l’histoire se passe en 2013 à l’aube d’une guerre civile entre pro et anti-russes. Pour assurer sa sécurité, la jeune fille intègre l’équipe nationale de Suisse, puisqu’elle est binationale. Eli Grappe, le réalisateur de «Olga », voulait réaliser un film sur les évènements de la place Maïdan et c’est presque par hasard qu’il a pris le prisme d’une sportive, après avoir pensé à une violoniste…

« Je ne suis pas Ukrainien au départ… Je ne connaissais pas la gymnastique avant de plonger vraiment très longtemps dans cet univers-là… j’ai voulu croire que si moi ça me touchait quelque part alors cela allait toucher quelqu’un d’autre qui ne connaît ni forcément l’Ukraine, ni la gymnastique. Ce qui unit Olga à son pays, ce n’est pas un rapport patriotique, c’est un rapport intime. Olga vient de Kiev et tout d’un coup la ville de Kiev change de visage, change de forme et c’est ça qui atteint Olga. Le film essaye de raconter comment cet évènement politique lui ouvre la conscience en fait, et qu’est-ce que tu peux faire quand toute ta vie, tout ce dont tu te préoccupais, c’était seulement ta passion ? Comment les deux peuvent se concilier ? »

Son personnage principal, Eli Grappe l’a trouvé au centre Olympique de Kiev. Très absorbée dans ses exercices, Anastasia Budiashkina était l’une des seules gymnastes à ne pas prêter attention au réalisateur.

« Tout de suite j’ai bien vu qu’elle a une présence, elle a une intensité qui est géniale, qui raconte plein de choses. Je pense que je l’ai choisie parce que je savais que ce qu’elle allait proposer donnerait des couleurs incroyablement plus riches et plus ambigües et plus émouvantes en fait dans ce que j’aurais moi été capable d’écrire ou de projeter. »

Anastasia (Nastya pour les intimes) apporte une densité et une tension à son personnage qui passe de l’adolescence à la maturité. Mise au pied du mur par les évènements qui se déroulent en Ukraine, Olga ne peut plus faire abstraction de la politique et de la nécessité de s’engager. Olga affronte en compétitions, sous un drapeau qui n'est pas le sien (la Suisse) ses copines ukrainiennes et ses "ennemies" russes, selon les codes propres au sport alors que dans le même temps les partisans du président pro-russe tirent à balle réelle sur les manifestants qui occupent la place Maïdan. Deux combats, deux images qui se heurtent. Le sport, comme ambassadeur de différentes nations, est impuissant face à la réalité géopolitique de la guerre. 

Anastasia Budiashkina était trop jeune en 2013 pour bien se rappeler de tout cela :

« J’avais 13 ans. Je n’ai jamais participé aux évènements de Maïdan. Evidemment c’était la guerre civile dans mon pays, je voyais ce qui se passait à la télévision. Ca avait quelque chose de très effrayant. On devait se cacher dans des abris. Aujourd’hui, la situation est bien meilleure, ça s’est amélioré, stabilisé. Il n’y a plus la guerre mais il y a toujours une certaine menace qui persiste et on vit toujours dans une certaine peur. »

« Olga » est donc aussi et peut-être avant tout un film politique, tout comme « Slalom » de Charlène Favier est un film de salubrité publique.

Sorti le 19 mai 2021, « Slalom » a engrangé 71 942 entrées à l’issue de 7 semaines d’exploitation *. Le film a été récompensé aux festivals de Deauville 2020 et au festival du film Francophone d’Angoulême, également en 2020.

Nous sommes cette fois-ci dans le milieu du ski et surtout dans une affaire de viol et d’harcèlement sexuel par un entraîneur (Jérémie Renier) sur son élève prometteuse (Noée Abita). Une histoire qui prend ses racines dans le vécu de la cinéaste Charlène Favier : 

« Ça été une nécessité pour moi de faire ce film, mais je ne me suis pas posé la question : « Est-ce que c’est dans l’air du temps ou pas ? » Quand je suis arrivée dans les stations, en repérages dans les clubs de ski, voir si les choses étaient différentes par rapport à mon époque, j’ai vu que rien n’avait changé. Je me suis posée la question : « Est-ce que je raconte la « vraie histoire » ou pas ? » J’ai un peu biaisé parce que j’avais peur que l’on me mette des bâtons dans les roues ».

Le documentaire « Les sorcières de l’Orient » de Julien Faraut, sorti fin juillet, n’a pas été un grand succès en salles.  3 588 entrées au bout de 6 semaines d’exploitation*. Ce film très richement illustré d’images d’archives traite quant à lui du Volley Ball. Au niveau des exigences de l’entraîneur de cette équipe féminine du Japon, là encore nous sommes dans un comportement limite, avec un homme de fer digne de l’enseignant de batterie du film « Whiplash » de Damien Chazelle (2014). Ce film, qui aura pour point d’orgue la victoire de ces sportives nippones aux Jeux Olympiques de Tokyo de 1964, a pour réel sujet les décennies qui suivent la défaite du Japon, après Hiroshima et Nagasaki, et l’histoire des femmes dans cette société patriarcale. Ces joueuses non seulement travaillent à l’usine le jour, s’entraînent le soir, mais elles s’occupent également de leurs ménages et enfants. C’est un pan entier d’Histoire contemporaine que nous livre ce film.

Restons au Japon pour nous attaquer au « Sommet des dieux ». De tous les films sportifs évoqués ici, c’est celui qui atteint des hauteurs au niveau Box-Office avec 185 932 entrées* jusqu’ici. Ce n’est certainement pas une erreur (ce film est sublime !), mais il bénéficie d’atouts que n’ont pas les autres films évoqués. « Le sommet des dieux » est un « anime » et il est l’adaptation d’une série de livres culte de Jiro Taniguchi, mangaka à la ligne claire et au message humaniste. C’est le Français Patrick Imbert qui signe son passage à l’écran :

« C’est l’histoire d’un reporter photographe, qui pense avoir trouvé un scoop qui pourrait bouleverser, révolutionner l’histoire de l’alpinisme et déterminer qui est a été le premier homme sur l’Everest. Mais pour ça, il doit retrouver un mystérieux alpiniste disparu du circuit il y a pas mal d’années et il va partir à la recherche de ce type-là, recomposer son passé, et après partir très loin -on s’en doute d’après le titre !- assez haut dans la montagne mais plus loin que le scoop de départ ».

Dans ce cas de figure, nous atteignons presque un niveau métaphysique et le récit est haletant comme un film policier :

« Je me suis aidé de la démarche du Thriller dans le sens où il y a un petit mystère : il faut chercher quelqu’un, on ne sait pas trop où. J’ai utilisé cette corde-là, si on peut dire : ça amène quand même des qualités narratives, c’est-à-dire que ça suscite la curiosité du spectateur si c’est bien mené. »

Enfin, y a-t-il une vie après le sport ? Comment se projeter dans l’avenir alors qu’une carrière d’athlète comprend forcément une date de péremption ? Question épineuse que pose le film « 5ème set » de Quentin Reynaud, sorti à la mi-juin. Ce film sur le milieu du tennis professionnel n’a, hélas, fait que 52 808 entrées* en seulement un mois d’exploitation. Pourtant la performance d’Alex Lutz, saisissante, pourrait lui valoir une nomination aux César. Lutz y joue une ancienne graine de champion, remarqué jeune sur les cours, qui ne parvient pas à se hisser en haut de tableau. La trentaine bien tassée, plus personne, autre que lui, n’y croit. Mais il continue, malgré les blessures et les tensions dans son couple :  c’est un « has been » vaillant parce que désespéré… Lorsqu’il envisage son avenir en dehors du tennis, il ne voit qu’un trou noir.

 

C’est très injuste, pour terminer, que « Nadia Butterfly », dernier film dont nous parlerons, n’affiche au compteur que 204 entrées* sur toute la France. Ce film du Québécois Pascal Plante, sorti également cet été, est passé sous les radars. Son sujet, la natation. Milieu que Pascal Plante connaît très bien pour l’avoir pratiqué :

« Il y avait la volonté de représenter des athlètes d’élite et le sport que j’aime dans une fiction, changer un peu la formule du film sportif. La psychologie de l’athlète m’importait beaucoup plus que le triomphe. Le triomphe est quasiment anecdotique par rapport aux questionnements existentiels qui viennent après. Le personnage fictif de Nadia, son talent c’est un peu un boulet d’une certaine façon. Cette vie-là la fait souffrir. Elle ne lui convient pas et elle cherche à se redéfinir ailleurs. »

 « Nadia Butterfly » avait été réalisé avec d’authentiques nageuses olympiques, dont Pascal Plante avait magnifié l’«art » dans des plans séquences d’une grande beauté. Son échec commercial rappelle la cruauté d’une industrie où les gagnants et les perdants ne sont pas toujours considérés à leur juste valeur.

 

*Source Allôciné

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