Mignonne, allons voir...

Posté par Renaud Villain le 2 février 2022
Lorsque ce petit coquin de Pierre de Ronsard, grand poète de la Renaissance, écrit ce poème « bucolique » aujourd’hui encore enseigné dans toutes des écoles de France et de Navarre, le sous-texte érotique est plus qu’une métaphore. Cette rose représente clairement le sexe féminin et la conquête qu’en veut faire l’artiste grâce à l’usage de sa lyre. Des poèmes plus explicites ont été rédigés sous sa plume, mais c’est celui-ci qui traverse les âges avec une feinte chasteté.

La poésie, ce n’est pas franchement le registre de « Red Rocket », le nouveau film de Sean Baker (auteur notamment de « The Florida Project », 2017), en compétition officielle en juillet dernier au Festival de Cannes. Pour vous planter le décor, nous sommes dans un bled paumé du Texas, en pleine campagne de réélection de Donald Trump, un état « Red Neck » à la puissance 10. On y verra quelques cheminées de raffinerie mais aussi des Donuts, ces beignets ronds avec un trou au centre : sans avoir l’esprit mal placé, Freud y trouverait amplement matière à analyse.  

Oublions l’affiche répulsive du film (l'hideux dessin d’un homme nu, le sexe caché dans un donut façon Hula Hoop, une expression de fausse pudeur sur le visage), oublions aussi ce titre « Red rocket », compréhensible uniquement des Américains, et qui est une expression argotique qui désigne spécifiquement l’érection canine (qui se produit à chaque chien/ne croisé.e).  

Parlons plutôt des qualités tragi-comiques du film et de son acteur principal, Simon Rex. Il se livre à un numéro de charme canaille et trouble qui aurait pu lui valoir un prix d’interprétation. On ne va pas refaire l’histoire, ni le Palmarès de Cannes.  

C'était la première fois que Simon Rex se voyait proposer un rôle principal et qui plus est dans un film d'auteur. Son recrutement est aussi comique et singulier que le film lui-même. Voici ce qu'en disait Simon Rex : 

"C'était en pleine pandémie alors le boulot ne se bousculait pas franchement. J'ai reçu un coup de fil inattendu d'un de mes amis qui me demandait : "Tu fais quoi en ce moment et les mois à venir ?". "Bah je ne vois pas bien quoi te dire. En ce moment on ne peut rien faire. Disons que je suis disponible". Ce copain est ami avec la soeur de Sean Baker et il me l'a passée au téléphone : "Sean recherche un homme de ton âge pour le rôle principal dans son film". Je lui réponds qu'évidemment je meure d'envie de tourner avec Sean Baker. Elle me dit alors : "Bon raccroche, il va t'appeler tout de suite ! ». Sean m'a donc appelé en me disant qu'il était au Texas pour tourner et il m'a demandé de réaliser une vidéo avec mon portable en guise d'audition. Il m'a envoyé juste un paragraphe correspondant à une scène du film... C'est au début quand je frappe à la porte de chez mon ex-femme en la suppliant de me laisser entrer. J'ai pris cinq minutes pour apprendre le texte, j'ai allumé mon portable que j'ai posé sur le plan de travail de ma cuisine. J'ai enregistré la vidéo et je lui ai envoyée sur son cellulaire. Il m'a répondu par texto "OK, tu as le job, sois dans trois jours dans le Texas." Il fallait que je conduise depuis la Californie parce que si j'avais pris un autre moyen de transport on aurait dû me mettre en quarantaine pour une semaine. Alors j'ai loué une voiture, pris le volant, et j’ai avalé des kilomètres tout en lisant et apprenant mon script... " 

Bon, mais ça parle de quoi "Red Rocket" ? D'un acteur de porno vieillissant et aux ambitions ras-du-plancher : il espère reprendre du collier avec une nouvelle partenaire, plus jeune, plus « fraîche » que cette ex-femme qui fut sa partenaire des débuts et qui vit désormais avec sa mère dans un pavillon digne de la série "The Simpson", dans la ville imaginaire de Springfield.  Son loyer, il le paye en "nature".  

Ecrit comme cela, on peut croire à une atroce tragédie misérabiliste et peut-être aussi voyeuriste. Que nenni. Ce looser magnifique qui déambule à vélo dans la ville industrielle fait l'admiration du fils de son voisin mais est méprisé des autres. C'est le parfait modèle d'un rêve américain inversé.  

“Je crois que l’Amérique est obsédée par la célébrité et l’argent, continue Simon Rex. On pourrait dire qu’elle est immature en comparaison au reste du monde. On y trouve des jeunes pleins d’assurance, de testostérone, c’est un pays encore très macho." 

Quand on évoque le passé de l'acteur dans l'industrie du porno gay, dans les années 90, Simon Rex ne tourne pas autour du pot. A cette époque c'était une question de survie. Tout cela est derrière lui.  

Ce passé sert néanmoins et l'acteur et le personnage comme l'explique le réalisateur Sean Baker : 

 « Bon, ce que Mikey fait, c’est qu’il travaille avec des filles dans l’industrie du porno. Comment est-ce qu’il gagne de l’argent, comment s’en sort-il ? Il se sert de son sex appeal, de son charme. C’est comme ça qu’il se débrouille. Il est drôle, beau garçon, c’est un bon coup, alors évidemment, tout cela ne va pas sans quelques manipulations… »  

Sean Baker est réticent à coller une étiquette sur son film. Politique ? Sociologique ? Farce ? Et pourquoi pas non plus Thriller ?  

« Je souhaite, dit Sean Baker, que le public ait l’impression d’être embarqué dans un Roller Coaster et qu’il ne sache jamais quand il est sur le pic le plus dur. Je voulais créer cette confusion. Qu’il y ait de l’amusement, du dégoût, de la surprise aussi, j’ai essayé de trouver un équilibre entre tous ces éléments de façon à ce que le spectateur soit constamment en alerte." 

Malgré son sujet (le porno), les scènes de sexes restent tournées à la bonne distance, sans montrer grand-chose (il est interdit aux moins de 12 ans). "Red Rocket" garde, à son corps défendant, un puritanisme grand public tout en étant jouissivement transgressif. 

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Une frontière que ne respecte pas l'autre film dont nous allons à présent parler, "Bad Luck Banging or Loony Porn", sorti le 16 décembre 2021, et qui est encore présent dans quelques rares salles, au moment où nous écrivons.  Ce fim du Roumain Radu Jude, interdit aux moins de 16 ans, a obtenu l'Ours d'Or à la dernière Berlinale. Il comprend une introduction, trois parties aux styles foncièrement différents (documentaire, « dictionnaire philosophique », farce de procès) ainsi que trois propositions de fins alternatives.    

L'introduction, c'est le cas de le dire, est radicale puisqu'il s'agit d'une sextape dont rien ne nous est épargné. Du sexe cru avec pénétration et toutes sortes de joyeusetés... 

L'actrice principale, Katia Pascariu, s'amuse avec son réalisateur, de la déception d'un certain type de public qui se serait égaré dans la mauvaise salle de cinéma. 

 “Le problème c’est qu’il y a beaucoup de personnes qui viennent, ils pensent que le film est un peu « différent », commence Katia Pascariu. 

« …porno ! », précise dans un rire Gargantuesque Radu Jude. 

« … et après 5 minutes ils sont un peu déçus : « Mais qu’est-ce que c’est ça ?! C’est un film d’art et essai, ce n’est pas un film porno ! » 

Si l'on doit résumer platement "Bad Luck Banging or Loony Porn", c'est l'histoire d'une institutrice qui tourne avec son mari une vidéo intime et que par malheur, celle-ci est postée sur un site pornographique très connu. L'héroïne du film se prépare à être convoquée dans une réunion de parents d'élèves dans le but annoncé de s'autoflageller, s'excuser et se justifier.  

"Bad Luck Banging or Loony Porn" dépasse de très haut ce sujet de départ. Il pose des questions sur l'intimité, l'obscénité, l'hypocrisie, la violence, la politique, l'histoire de la Roumanie de la guerre de 40 à aujourd'hui en passant par Ceausescu (dictateur dont les images de pendaison ont fait le tour du monde), la religion (l’Eglise a été complice active des nazis dans les années 40 en Roumanie). 

Quelle valeur a une sextape destinée exclusivement à son couple alors que prolifèrent des vidéos par millier et auxquelles les enfants ont accès sans que leurs parents le sachent ? Pourquoi une enseignante devrait être mise au pilori pour cette fuite de vidéo : faudrait-il ignorer qu'elle a une vie sexuelle avec son mari ? Que cela n'existe pas ? Quel intérêt les parents d'élèves et les différents représentants de la société qui veulent la juger trouvent-ils à cette vidéo ? Une hypocrite indignation, teintée de jalousie, chez certaines femmes "coincées" ? Le regard des hommes (dont un vicaire) qui se repassent lubriquement le film ad libitum ? 

Le personnage de Katia Pascariu va faire front avec courage et renvoyer tout ce monde haineux dans ses cordes en soulignant les ambiguïtés de leurs discours.  

« Elle est le symbole de toutes les femmes d'aujourd’hui je crois, dit Katia. Elle est le symbole de quelqu’un qui ne veut pas être un symbole. Elle ne veut pas être quelqu’un de spécial, quelqu’un sur qui on pose une lumière, mais à cause de cette situation elle devient quelqu’un qui doit porter un message, mais elle ne le veut pas, ce n’est pas un choix. Elle doit réagir seulement. »    

Radu Jude enfonce le clou à partir d'une anecdote racontée par un ami acteur : 

"C'est un acteur avec qui je travaille beaucoup mais qui n'est pas dans ce film. Il a joué une scène d'homosexualité dans un film alors que d’autres avaient refusé le rôle. Il leur a demandé pourquoi ils refusaient de jouer cette scène et on lui répondait : parce que je ne veux pas être perçu comme un gay ou quelqu'un qui fait de la propagande pour la cause homosexuelle ! Il leur a répondu :" Si on vous demande de tourner une scène où vous tuez 4 à 5 personnes avec une mitraillette, ça ne vous pose pas de problème ?" Non, si c'est pour le film, c'est comme ça ! C'est une hypocrisie qui existe dans la société roumaine même si on la retrouve à différentes échelles un peu partout"..."   

"Bad Luck Banging or Loony Porn" montre une Roumanie schizophrène et agressive qui ne donne pas franchement envie d'aller y planter sa tente. Mais le réalisateur assume : 

“On a encore cette idée un peu idiote que la culture, les arts doivent être comme un office du tourisme. « Montrez les choses bien qui existent en Roumanie parce que sinon, qu’est-ce que vont faire les étrangers quand ils verront ça ? Ils ne viendront pas en Roumanie après… "Mais je ne travaille pas pour le ministère du tourisme. »  

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Si l'on doit faire un tour complet sur les films sortis récemment sur le sujet, on ne peut pas faire l'impasse non plus sur "Pleasure", de Ninja Thyberg, prix du jury au festival de Deauville 2021 (interdit aux moins de 16 ans) et qui, comme « Red Rocket » évoque le milieu du porno mais d’un point de vue féminin. Le film, sorti fin octobre, n’est plus distribué en salles et n’a reçu qu’un accueil confidentiel en France avec près de 22 500 entrées sur deux mois (source Allociné). Présenté comme un film au souffle « female gaze », "Pleasure" est surtout beaucoup plus sombre que « Red Rocket » et "Bad Luck Banging or Loony Porn"… preuve une fois de plus de la bonne distance à trouver sur des sujets qui ordinairement laissent peu de place à l’imagination et à la gaudriole ! 

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