Vers un effacement inexorable de l'auteur au cinéma ?

Posté par Renaud Villain le 16 mai 2022
« Inexorable , avec Benoît Poelvoorde, Mélanie Doutey et Alba Gaia Bellugi, est un film belge de Fabrice Du Weltz, sorti en salles le 6 avril dernier. Il n’est resté que 4 semaines à l’affiche, n’engrangeant qu’un peu plus de 24 000 entrées.

Fabrice Du Weltz, cinéaste singulier, s’est distingué pour sa trilogie horrifique dite « trilogie des Ardennes », qui est constituée des films « Calvaire » (2004), « Alléluia » (2014) et « Adoration » (2019).

Quand on lui parle de cinéma de genre, il fait la moue et s’emporte un peu : 

« Ça ne veut rien dire « film de genre ». Le cinéma par essence est « genré ». C’est comme si tu opposais le film de genre au cinéma d’auteur. En quoi faire un cinéma dit de « genre » ne fais pas de toi un auteur ? C’est une opposition qui est complètement désuète pour moi. C’est sûr que « Inexorable », c’est un thriller et donc le genre est circonscrit. C’est un thriller ou un film de « home invasion », un « erotic thriller » de type « giallo » (terme italien associé au cinéma baroque, érotique et angoissant définissant le cinéma de l’Italien Mario Bava). Mais je ne veux pas emmerder les gens avec ça, on s’en fout. Ce qui était important pour moi c’est que le film distille de la tension et du plaisir. »

Le cinéma de la Nouvelle Vague française, portée par d’anciens rédacteurs de la revue des « Cahiers du cinéma » dans les années 50, avaient pour gourous principaux François Truffaut et Jean-Luc Godard, et pour dogme l’auteur avec un grand A. Une vision iconoclaste au niveau mondial puisqu’à Hollywood, notamment, le réalisateur était considéré comme un exécutant au même titre que les autres membres d’une équipe technique, qu’il ne possédait pas le « Director’s cut » (il n’avait pas son mot à dire sur le montage final) et que le cinéma était considéré comme une industrie et en aucun cas comme un art. Fabrice Du Weltz n’aurait peut-être pas été adoubé par les puristes du cinéma d’auteur, mais il nous alerte sur une dérive actuelle, dangereuse à ses yeux, qui tend de plus en plus à considérer un film comme un simple produit, un « contenu » :

" Le cinéma à mon avis, dit Du Weltz, c’est d’abord l’art du metteur en scène. Cela ne veut pas dire que les autres corps de métiers ne sont pas importants sauf que le problème c’est qu’aujourd’hui il y a une défaillance réelle, la presse ne parle plus de mise en scène… Plus personne ne parle de mise en scène. On parle de casting, on parle de vedettariat… Sur Netflix ou sur Amazon, il n’y a même plus écrit « Mis en scène par… ». Tout le monde s’en fout en fait. Moi, je suis un artisan « old school » et modeste, mais j’ai une foi indétrônable en mon médium. Je suis un obsédé de cinéma ! "

Heureusement, cette pratique de l’effacement de l’auteur ne prévaut pas sur les antennes du groupe Canal+ :) où, qu’il s’agisse d’un film ou d’une série, le metteur en scène est toujours indiqué dans la fiche technique. Cependant, ce coup de gueule du réalisateur belge n’est pas dénué de fondement. Il ne coûte pas grand-chose au fond de rajouter un crédit, absolument naturel, et qui, pour les plus cinéphiles d’entre nous peut déterminer un choix de visionnage.

Pour faire une petite digression, pourquoi également ne pas indiquer dans ces fiches techniques des plateformes, les noms de personnalités étroitement liées à la spécificité de certains films ? On peut penser à la collaboration d’Alfred Hitchcock et du musicien Bernard Hermann (la scène de la douche de « Psychose » lui doit beaucoup !), celle de Jacques Demy et de Michel Legrand (Jacque Degrand et Michel Lemy !) ? A notre connaissance, seul le cinéaste britannique Michael Powell (qui a eu son heure de gloire dans les années 40 et 50) a insisté pour associer à égalité à son propre nom au générique de ses films celui de son scénariste Emeric Pressburger. Ce dernier, au patronyme à consonnance germanique, était en fait d’origine hongroise, mais à une époque où tout ce qui sonnait allemand avait mauvaise presse, c’était un acte militant. Ces deux pacifistes n’ont-ils pas réalisé en pleine guerre mondiale (1943) un film sur l’amitié entre les peuples, y compris en temps de guerre, dans le magnifique « Colonel Blimp » ? Un film signé donc fièrement « Powell & Pressburger » !

Au moment où nous écrivons, nous sommes à quelques jours du coup d’envoi de la 75ème édition du Festival de Cannes, festival phare aux yeux du monde entier, où les connaisseurs parlent d’un film en évoquant le nom de son réalisateur, aussi imprononçable qu’il soit (petit exercice, prononcez trois fois de suite le nom du réalisateur thaïlandais, double palme d’or, Apichatpong Weerasethakul, sans vous emmêler les pinceaux !).

Dans une vente aux enchères, que vaudrait un Picasso, un Van Gogh, un Jeff Koons sans le nom de son auteur qui y serait associé ? Méditons là-dessus et œuvrons pour un juste tribut, bien peu coûteux à vrai dire, et rendons à César ce qui revient à César !

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