Les armes de la colère : en immersion chez les ayatollahs du deuxième amendement

Pendant 90 minutes, la réalisatrice franco-américaine Sabrina Van Tassel nous plonge au cœur de l’un des sujets qui divise le plus l’Amérique d’aujourd’hui : l’absence de contrôle des armes à feu. Et ce que son documentaire montre fait froid dans le dos.
Une passion américaine

Les chiffres égrainés tout au long du documentaire de Sabrina Van Tassel donnent le tournis. Il y a plusieurs centaines de millions d’armes en circulation légale aux Etats-Unis, et désormais largement plus que les 330 millions d’habitants du pays. Pire encore, ce total déjà vertigineux est en train d’exploser sous l’effet conjugué de plusieurs événements récents d’actualité. On apprend ainsi que l’isolement lié à la pandémie a très largement boosté les ventes, et surtout que les femmes sont désormais également clientes des armes à feu, considérées comme indispensables pour se défendre en cas de danger. Un lieu illustre ce phénomène, le camp d’entraînement géant de la « Gunsite Academy » dans l’Arizona, où la réalisatrice a été interviewer des américains persuadés qu’il est nécessaire de dépenser plusieurs milliers de dollars et de passer plusieurs jours à s’entraîner à tirer dans toutes les situations pour survivre à l’Amérique d’aujourd’hui.

Et du côté des instructeurs, on ne cache pas ses opinions politiques : ici, on aime Donald Trump et les Républicains, mais on déteste surtout les Démocrates qui osent remettre en question le sacro-saint deuxième amendement tristement célèbre de la Constitution des Etats-Unis, qui permet à tout un chacun de porter des armes. Un droit inaliénable pour lequel beaucoup sont visiblement prêts à mourir. Ils n’en ont pas besoin, car le lobby des armes représenté par la toute-puissante NRA arrose copieusement les élus américains depuis des décennies pour bloquer toute évolution de la législation. Le résultat est connu dans le monde entier : c’est aux Etats-Unis que les violences par arme à feu sont de loin les plus élevées parmi les pays les plus développés du monde. Une anomalie qui ne dérange nullement les personnes interrogées dans le documentaire, et qui remettent d’ailleurs parfois en doute la réalité des chiffres.

Aux origines du deuxième amendement

Inscrit dans la Constitution par les pères fondateurs du pays, le deuxième amendement remonte à 1791, et on ne peut pas dire qu’il a évolué avec les « améliorations techniques » des armes, puisque l’américain moyen est désormais doté d’un fusil d’assaut semi-automatique avec un chargeur de trente cartouches et non plus d’un revolver à six coups comme à l’époque du Far West. Interrogée au sujet de ce fameux amendement, une chercheuse spécialiste du sujet (Jennifer Carlson) rappelle à quel point les armes à feu sont indissociables des mythes fondateurs de la nation américaine, et des horreurs qui vont avec : de l’élimination des autochtones d’Amérique pendant la conquête de l’Ouest, aux exactions commises par des milices armées pour préserver le système esclavagiste.

Car ce qui est moins connu du grand public, c’est que le deuxième amendement de la Constitution américaine autorise aussi la population à créer des milices pour garantir « la sécurité d’un Etat libre ». Une phrase sujette à interprétation qui permet aujourd’hui à de nombreux américains filmés dans le documentaire d’occuper leur temps à la frontière avec le Mexique équipés comme des militaires pour traquer les immigrés et les remettre à la police. La dimension raciste du problème des armes à feu est d’ailleurs bien abordée par le film, puisque ce dernier rappelle aussi que les manifestations en faveur de Black Lives Matter en 2020 ont incité toute une partie de l’Amérique blanche à s’armer jusqu’aux dents par crainte d’une guerre civile.

Une situation inextricable ?

En miroir, on découvre également dans le documentaire que les ventes d’armes ont explosé chez les afro-américains, une clientèle jusqu’à présent sous-représentée dans le secteur, mais qui finit aussi par s’équiper face à la multiplication des crimes racistes, de surcroît très médiatisés sur les réseaux sociaux et grâce aux mobilisations de 2020. Mais tandis que certains posent fièrement avec un arsenal hallucinant dans leur salon, d’autres pleurent leurs proches morts à cause de cette libre circulation des armes à feu, et tentent de prêcher pour un meilleur contrôle de la vente ou même la plus insignifiante des restrictions, la plupart du temps sans succès. Du mouvement populaire March For Our Lives qui mobilise la jeunesse en réaction à la tuerie de Parkland (2018) aux politiques qui tentent de faire bouger les choses à tous les échelons, la lutte semble terriblement déséquilibrée.

Car derrière les drames les plus médiatisés (Columbine, Sandy Hook, Virginia Tech, Las Vegas, Orlando…), certains quartiers (comme à Newark dans le New Jersey, ville gangrénée par la violence des gangs) dénombrent des victimes quotidiennement dans l’indifférence la plus générale. Sans parler des victimes survivantes qui gardent des séquelles physiques et psychologiques à vie, une réalité trop souvent oubliée que le documentaire n’hésite pas à montrer aussi assez frontalement. Avec une conclusion qui n’incite pas à l’optimisme : aux Etats-Unis, la circulation des armes ne diminue pas mais augmente à la vitesse d’une épidémie, et elle n’épargne presque personne.

États-Unis : les armes de la colère, un documentaire disponible le 17 mars sur CANAL+ Docs.