Chimerica : L'auteure de la pièce qui a inspiré la série nous en dit plus

Posté par Alizee Guigliarelli le 10 Octobre 2019
Avec, en toile de fond, la campagne électorale américaine de 2016, CHIMERICA explore les relations entre l'Est et l'Ouest ainsi que plusieurs questions cruciales de notre époque. Avec Alessandro Nivola, primé par la Screen Actors Guild, et Cherry Jones, lauréate d’un Emmy Award, la série suit un photojournaliste américain passionné qui, le jour où son intégrité journalistique est remise en question, tente de retrouver sa crédibilité en partant à la recherche du modèle de sa photo la plus iconique : l’homme de Tian’anmen.

TROIS QUESTIONS À LUCY KIRKWOOD, AUTEURE

Comment avez-vous repris votre travail sur CHIMERICA pour adapter votre script original en scénario de série et en y ajoutant de nouveaux éléments ?

C’est tout ce qui s’est passé en politique depuis l’écriture de la pièce en 2013 qui m’a convaincue qu’il y avait une valeur ajoutée à adapter la pièce. Le Brexit et l’élection de Trump en particulier ont rendu compliqué le postulat de la pièce qui considérait que la démocratie occidentale était un système supérieur. Cela m’a permis de revenir sur mon travail, de débattre avec moi-même.

Pour généraliser, quand on pense à la Chine on se dit « ce n’est pas une démocratie, elle est donc inférieure », cette absence de démocratie se manifeste sous différentes formes qui sont indéfendables, comme le non-respect des droits de l’homme. Quand j’ai écrit la pièce originale, j’ai essayé d’être impartiale mais ces abus sont trop importants, comme l’image de cet homme aux pieds ensanglantés, et l’idée que les démocraties occidentales étaient aussi capables d’atrocités était moins acceptée. Mais Trump et son mandat sont assez frappants pour donner plus de poids à ce contrepoint. C’est terrible d’utiliser des termes de dramaturgie pour décrire la réalité, mais il est devenu un antagoniste.

L’image de l’homme anonyme devant le tank de la Place Tian’anmen est au centre de l’histoire. Pourquoi est-ce une photo aussi puissante selon vous ?

C'est une image puissante car il y a cet énorme tank antagoniste face au héros, un homme seul qui tient des sacs. La dynamique est claire mais il y a aussi des questions - que contiennent les sacs ? Cet homme agit de manière extraordinairement courageuse et il semble le faire sans l’avoir planifié, ni réfléchi. Cela ressemble à un moment de véritable bravoure. Aujourd’hui, en particulier à l’heure d’internet, nous sommes de plus en plus conscients de notre image. Et cet homme qui agit sans avoir conscience de l'image qu’il crée – et qui va devenir l'une des photos les plus fortes du 20è siècle - me donne des frissons.

C’est un véritable acte de courage, car avec les événements des dernières 48 heures de cette manifestation et de ce massacre, rien ne laissait penser qu’ils n’allaient pas lui rouler dessus. Et qu'il y ait eu quelqu'un - plusieurs photographes en fait - pour immortaliser ce moment sous cet angle extraordinaire est également remarquable.

Par ailleurs, d’un point de vue artistique, la géométrie et la composition de cette photo, en sorte de triangle isocèle, est très intéressante. La position de l’homme devant le char de dos participe à la force de cette photo. Habituellement c’est le sujet principal de la photo qui se trouve au centre, et dans ce cas c’est le tank, mais c’est l’homme devant le char qui capte le regard avec sa chemise blanche.

La série traite de notre rapport à la vérité et comment il a changé ces dernières années, avec notamment les progrès technologiques (manipulation des photos, réseaux sociaux, information non-stop, etc.). Quelle est la relation de Lee avec la vérité ?

Je pense que si vous posiez cette question à Lee, il dirait qu'il se consacre à la vérité et, dans une certaine mesure, ce ne serait pas un mensonge. Il a passé sa vie à couvrir les atrocités commises à travers le monde et nous le trouvons dans un moment de frustration car, même s'il envoie des photos de ce qu’il se passe en Syrie et qu'il fait ce travail depuis des années, il est de plus en plus difficile de décrocher la « Une ». Il est enfoui à la sixième page et le lecteur passe dessus sans s’arrêter. C’est un raccourci grossier de notre relation avec l’actualité aujourd’hui, mais je ne pense pas que ce soit complètement faux. C’est donc une grande frustration pour Lee : c’est une chose que la vérité soit supprimée, mais c’en est une autre qu’elle soit publiée mais ignorée comme si elle n’existait pas. Mais Lee se voile aussi la face quant à son rapport à la vérité qui est zélé et impitoyable - il est convaincu qu'il est du bon côté et qu’il mène un combat juste même si c’est violent. Il est comme ces personnes qui disent : « Je tiens à être honnête avec toi » avant de dire quelque chose de vraiment blessant.

Chimerica, disponible en intégralité sur CANAL+