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Comment la sitcom british Absolutely Fabulous est devenue absolument culte

Posté par Delphine Rivet le 4 janvier 2021
Elles fument comme des pompiers, boivent comme des trous, jurent comme des charretiers et consomment toutes sortes de drogues… bref, selon les standards en vigueur à l’époque de la diffusion, Eddy et Patsy sont tout sauf des ladies convenables. Car contrairement à beaucoup d’héroïnes télé de l’époque, elles n’entraient ni dans la case ingénues, ni dans celle de la femme exemplaire sur le plan professionnel, et encore moins dans celle de la mère courage.

L’histoire a commencé en 1990, quand Dawn French et Jennifer Saunders étaient aux commandes de leur propre émission humoristique, la bien nommée French and Saunders. Cette dernière a écrit un sketch de huit minutes, intitulé "Modern Mother and Daughter”, dans lequel elle jouait Edina, et sa partenaire celui de Saffy, sa fille. Plusieurs mois passent, et Jennifer Saunders s’est mise à griffonner sur un papier ce qui deviendrait le pilote d’Absolutely Fabulous. Initialement donc, la série aurait dû se concentrer sur la relation mère-fille, et Patsy était un personnage secondaire venant renforcer l’attitude toxique de sa copine. Elle a heureusement pris la direction que l’on connaît et Saffy, de son vrai nom Saffron (incarnée par Julia Sawalha), incarne alors la maturité, la raison, la droiture, bref, elle est un peu la bonne conscience de la série, ce qui en fait d’emblée une grosse rabat-joie. À l’arrivée, Eddy et Patsy, que leurs deux autrices avaient écrites comme de flamboyantes mégères avec la maturité d’adolescentes, nous ressemblaient plus qu’on n’oserait l’admettre.

"It's Lacroix, sweetie. Lacroix !"

C’est en 1992 qu’Ab Fab, pour les intimes, débarque sur la BBC, et le succès ne se fait pas attendre. Chaque soir de diffusion, entre 7 et 8 millions d’anglais se marrent devant leur poste. Trente-neuf épisodes (soit 5 saisons et 7 épisodes spéciaux) et un film (sorti en 2016) plus tard, ses deux héroïnes, aussi imbibées que désinhibées, restent les reines incontestées de la comédie british, dans tout ce qu’elle a d’extravagant, d’absurde et de shocking ! Jennifer Saunders est donc Edina, ou Eddy, une adulescente quadra qui gère une agence de relations publiques, et est obsédée par la haute couture et la célébrité. Patsy, jouée par l’ex-Purdey de Chapeau Melon et bottes de cuir, l’immense Joanna Lumley, est quant à elle directrice d’un magazine de mode, et dépendante aux drogues qui sait à peine retrouver le chemin de son bureau. Ces deux punks aux répliques vachardes célèbrent le mauvais goût autant qu’elles adulent la dernière collection de Christian Lacroix, leur dieu incontesté.

Car la première chose qui frappe dans cette sitcom, c’est sa façon de montrer deux femmes comme on n’en avait jamais vues auparavant. Ab Fab a fait exploser le moule des héroïnes féminines de l’époque sur le petit écran, avec cette représentation, certes peu flatteuse, mais délicieusement subversive et surtout déculpabilisante. Car outre l’extravagance qui donne tout son sel à la série, c’est un certain réalisme qui transparaît : Jennifer Saunders se contente, finalement, de reproduire ce qu’elles connaissaient, ses copines quadra et elle. Ici, les hommes restent en périphérie pendant que ces dames s’autorisent absolument tout. Une liberté qui se ressent avant tout dans l’écriture : French et Saunders ne s’interdisaient rien. Cette dernière affirme d’ailleurs avoir été inspirée par ses nuits de beuveries avec le groupe Bananarama, trio culte des années 80 qui a fait danser toute une génération avec Cruel Summer. Et le résultat fut à la hauteur de l’audace de ses autrices, car le public féminin n’a pas été le seul à propulser la série au rang d’œuvre culte et à se reconnaître dans ses deux héroïnes…

"All my friends are gay !"

La communauté LGBTQ a en effet rapidement adopté Ab Fab et a même largement contribué à faire d’elle un succès outre-atlantique. L’excentricité et l’humour camp (un savant mélange, difficile à traduire, de mauvais goût et d’ironie), les marques de fabrique de la série, sont aussi très présentes dans la culture gay. Il était donc normal que celle-ci la fasse sienne. Dans les clubs, les drag queens se sont même réapproprié ces personnages, surtout celui de Patsy, dont le physique androgyne, qui trouble les frontières du genre, est autant une source de gags dans la série que de fierté.

La série s’est toujours montré gay friendly, tout en ne se privant jamais de rire, non pas de la communauté LGBTQ+, mais avec elle. Les deux ex-maris d’Eddy sont gays, ainsi que son fils, et elle crève d’envie que sa fille Saffron fasse son coming-out lesbien (on ne vous dira évidemment pas si c’est le cas). “All my friends are gay !” crie-t-elle à qui veut l’entendre. Ab Fab porte en étendard cet humour outrancier auquel la communauté à tout de suite adhéré, loin de se sentir offensée par ce qui pouvait parfois ressembler à un déballage de clichés. La série a un amour sincère pour les marginaux et ceux qui ne rentrent pas dans le moule... et ils le lui rendent bien. Icones féministes, égéries queer et reines des freaks, Eddy et Patsy ont traversé les époques sans prendre la moindre ride (mais ça, c’est grâce au botox, Darling).

 

Absolutely Fabulous, les 5 saisons en intégralité, le 18 janvier sur CANAL+.