Du Mexique aux États-Unis, en passant par la Norvège : le long voyage de Kristoffer Ventura vers le PGA Tour.

Posté par Juan Luis Guillen le 28 Octobre 2019

Par Juan Luis Guillen,

 

L’air était sec, les thermomètres affichaient près de 46 °C et le peu d’ombre qu’offrait le parcours était un réel sursis. Une journée de juillet typique en plein cœur de l’Amérique. Les plus déterminés allaient rapidement faire la différence dans de telles conditions. Le Korn Ferry Tour (2e division américaine) touchait à sa fin avec trois semaines restant au menu de sa saison régulière. Il restait peu de temps à ceux qui comptaient changer de statut pour faire leur trou et grimper sur le PGA Tour.

Kristoffer Ventura était certain d’être prêt pour ça. Il l’était même vraiment. Tout dans son parcours contribuait à cette certitude. De ses racines de globe-trotter, à sa carrière amateur universitaire déroulée dans l’ombre de ses coéquipiers. Cette confiance passait même par une maladie, et sa chirurgie associée, qui avaient mis jusqu’à son futur dans le golf en balance. Pourtant, à 24 ans, Ventura n’avait participé qu’à un unique tournoi sur les premières quatorze épreuves de la saison. Un cut manqué en avril d’ailleurs… Mais en à peine trois semaines, son destin allait basculer.

Cette histoire à peine croyable démarre en amont de la finale des cartes d’accès au Korn Ferry Tour en 2018. Quelques jours avant le début de l’épreuve, une anodine gêne au ventre se transformait rapidement en insoutenable douleur, tenant même Ventura éveillé toute la nuit. Le verdict des médecins était sans appel : l’appendicectomie en urgence était inévitable. Voyant son futur professionnel en balance, le jeune homme suppliait les docteurs de lui prescrire un traitement provisoire pour la semaine décisive qui arrivait. « Vous ne comprenez pas… C’est la semaine la plus importante de l’année pour moi ! » Ses plaintes n’y firent rien. L’opération était maintenue.

« Je ne me suis pas du tout entraîné avant le premier jour de la finale, se souvient Ventura. Je tapais des coups horribles qui finissaient souvent en plein désert de l’Arizona. Je souffrais, j’étais courbaturé, raide comme un piquet. Je ne pouvais pas me pencher pour lire une ligne de putt car ma ceinture pouvait toucher la cicatrice de l’opération. J’avais peur que les sutures lâchent sur chaque swing… »

Son total final de 2 sous le par n’était pas suffisant pour lui assurer une carte pour la saison 2018-2019. S’il voulait poursuivre son rêve d’accéder un jour au PGA Tour, Ventura allait devoir emprunter le chemin le plus compliqué : celui des monday qualifiers du Korn Ferry Tour. Une route qui allait s’avérer aussi épuisante - et impitoyable - que son appendicectomie. En cinq mois, Ventura ne parvenait à se qualifier qu’à un seul tournoi, ce fameux cut manqué, son unique résultat de l’année.

« Quand j’ai jeté un œil à ces derniers mois, se souvient Ventura, je me suis rendu compte que mon seul accomplissement avait été de jouer une partie tous les lundis… C’était dur. J’avais l’impression que le monde entier s’était passé le mot pour que je n’arrive jamais sur le Tour. »

Le niveau de confiance de Ventura était au plus bas. Était-ce le moment de tenter l’aventure sur le Challenge Tour à la place ? Ce sont ses parents qui ont forcé le jeune homme à maintenir le cap. Son père Carlos et sa mère Charlotte prêchaient la patience, sentant qu’un retournement de situation n’était pas si loin. « On ne démarre pas sa carrière dans un fauteuil de P.-D.G., lançait le père de Ventura. Il faut rouler sa bosse jusqu’en haut. »

Et la prédiction parentale s’est rapidement réalisée. Kristoffer obtenait une précieuse invitation pour le BMW Charity Pro-Am en juin dernier. Une opportunité qu’il allait pleinement saisir en terminant 3e, avec notamment un 62 lors du 2e tour. Ce résultat lui assurait un statut plein sur le Korn Ferry Tour pour

le reste de la saison. Il allait surtout lui permettre de l’emporter pour la première fois, à peine trois semaines plus tard, lors de l’Utah Championship. « Kris était au top de son jeu, se souvient Mike McGovern l’organisateur du BMW Charity Pro-Am. On entend très souvent des histoires de joueurs ne parvenant pas à faire décoller leurs carrières pour d’invraisemblables raisons. C’est pour ça que sont faites les invitations sponsors. Et Kris est un parfait exemple du joueur qui sait répondre à merveille à ce genre de cadeau. Il a été parfait à tous points de vue. »

Une attitude irréprochable due en grande partie à l’éducation de ses parents. Carlos et Charlotte Ventura ont élevé Kristoffer et ses deux petits frères, Frederico et Pablo, dans la ville très animée de Puebla, à deux heures au nord de Mexico City. C’est là que leur aîné a fait ses premiers pas de futur prodige de la balle blanche. Tout a commencé vers deux ans avec un petit club en plastique reçu à Noël. Quatre ans plus tard, Kristoffer gagnait un tournoi US Kids en Virginie dans sa catégorie d’âge.

Le gamin fréquentait le plus souvent le parcours du Club de Golf El Cristo, proche du foyer familial. Ventura lui-même estime avoir empoché pas moins de 25 titres juniors consécutifs au Mexique. C’est à cette période que ses parents se sont pleinement rendu compte du potentiel de leur fils. Ils décidèrent alors de déménager vers Rygge, en Norvège, le pays natal de sa mère, pour que leur fils de 12 ans se concentre pleinement sur son jeu. Pour Carlos, cela voulait dire abandonner sa clinique vétérinaire et pour Charlotte mettre entre parenthèses sa carrière d’architecte.

« Tout ce que j’ai pu faire au Mexique sortait directement de la poche de mes parents, se souvient Kristoffer. Ils ont sacrifié tellement de choses pour moi… En Norvège, ceux qui croyaient en moi m’ont permis de voyager à travers la planète et de me développer en tant que golfeur. Sans eux, je n’aurais jamais pu jouer au golf en université américaine. Je ne serais pas là. »

Ventura était aux portes d’une nouvelle dimension après un 67 dans le 3e tour du Pinnacle Bank Championship, fin septembre. S’il pouvait signer 18 derniers trous de la même qualité, il empocherait le tournoi et assurerait ses droits de jeu sur le PGA Tour pour la saison suivante. Le voyage aura pris plus de temps que prévu, mais il n’y a jamais de calendrier défini pour que les choses s’enclenchent chez un joueur. La preuve, deux de ses anciens partenaires d’université, Matthew Wolff et Viktor Hovland, ont connu des essors plus fulgurants.

Ventura était le plus âgé de l’équipe universitaire d’Oklahoma State quand celle-ci parvenait à conquérir le titre NCAA en 2017-2018. Pourtant ce sont bien les deux plus jeunes stars de cette équipe, Wolff et Hovland qui se sont le plus distingués cette saison-là, raflant la plupart des distinctions et des honneurs.

« C’est comme ça, relativise Ventura. Justin Thomas aurait pu être dans la même situation quand son meilleur pote Jordan Spieth a explosé au plus haut niveau. Ça aurait pu le miner. Mais comme lui, je ne suis pas jaloux du tout. Il y a deux ans, j’aurais peut-être ressenti un brin de jalousie. Mais j’ai compris que chacun a son propre rythme de progression. Donc je ne me presse plus désormais. Si je parviens à grimper sur le PGA Tour cette année, c’est top. S’il me faut deux ou trois ans de plus, ce n’est pas un souci. Je sais que j’y arriverai. Et comme mes entraîneurs de l’ont toujours dit : l’important ce n’est pas d’y monter, mais d’y rester. »

C’est un dimanche dans l’Omaha que Kristoffer Ventura voyait son rêve devenir réalité. Un ultime 70 était suffisant pour remporter avec deux coups d’avance son deuxième tournoi de la saison. Le PGA Tour lui ouvrait enfin ses portes.

Sans grande surprise, la première personne à féliciter Ventura après ce succès fut Matthew Wolff. Son ancien coéquipier avait suivi assidûment les progrès et les déboires de son ami. Il avait particulièrement bien saisi l’importance de cet accomplissement. « Je lui ai directement envoyé un texto pour le féliciter, raconte Wolff. Le voir finalement parvenir à son objectif malgré tous ces obstacles est quelque chose de très puissant. Je suis vraiment fier de lui et je n’ai qu’une hâte : le retrouver sur le PGA Tour. »

Ventura aurait pu devenir ce membre oublié d’une équipe d’élite unique. Son histoire n’aurait pu être qu’une succession de coups durs. Bien sûr, il aurait pu monter plus rapidement sur le PGA Tour. Mais peu importe. Car ce globe-trotter silencieux et polyglotte est devenu ce qu’il avait toujours rêvé d’être : un membre du Tour américain. « Quand les choses ont enfin tourné dans le bon sens, je me suis dit ''tu sais quoi, je m’en fous de tous ces obstacles. Je vais juste m’entraîner et devenir le meilleur joueur possible'', se souvient Ventura. Je vais donner le meilleur de moi-même et on verra ou ça me mènera. Car ces six derniers mois ont été une sacrée leçon de vie.