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PETITES HISTOIRES DE GRAND PRIX (2013-2019)

Posté par Thomas Sénécal

Pendant la pause, Thomas Sénécal partage quelques moments marquants des sept années de présence de Canal+ en Formule 1. Après les exploits de Romain Grosjean en 2013 et la révélation de Daniel Ricciardo en 2014, il évoque le souvenir de Jules Bianchi, disparu en 2015.

PETITES HISTOIRES DE GRAND PRIX

Episode 3/7 - BUDAPEST, AOÛT 2015

POUR JULES

C’est l’été, mais la Formule 1 travaille encore. En ce vendredi 17 juillet, la communauté frénétique du paddock est comme toujours entre deux avions et deux paddocks, entre Silverstone et Budapest, précisément. La nouvelle annoncée par l’Agence France Presse au cœur de la nuit va pourtant imposer un moment de pause. Jules Bianchi est mort. A l’hôpital de Nice, le jeune pilote de 25 ans a perdu son combat. Il s’est éteint, neuf mois après son accident du Grand Prix du Japon. Depuis le drame de Suzuka, les informations étaient rares, les espoirs, quasi inexistants. Mais le choc est immense.

Jusqu’aux obsèques de Jules, le mardi suivant, la communauté de la Formule 1 va donc s’arrêter, le temps d’un souvenir et d’un hommage. Les jeunes pilotes réunis en la cathédrale Sainte-Réparate de Nice n’ont pas connu la mort en Grand Prix. Le dernier décès en Formule 1 remonte alors à Ayrton Senna. Le 1er mai 1994, Hamilton et Vettel n’étaient que des enfants ; Sainz et Verstappen, même pas nés. A cette génération qui a pu se croire immunisée, le décès de Jules Bianchi vient rappeler les dangers de sa passion, de son métier, de sa vie. « Mon existence a changé après la mort de Jules », dira Daniel Ricciardo quelques mois plus tard, dédiant au jeune Français sa victoire au Grand Prix de Malaisie.

Deux jours après les obsèques de Nice, la Formule 1 reprend son implacable mouvement. L’ambiance est encore lourde, le jeudi précédant le Grand Prix de Hongrie. A partir du vendredi, les moteurs effacent un peu la douleur. Mais le dimanche matin, la famille Bianchi arrive sur le circuit de Budapest pour l’hommage de la Formule 1 à un fils, à un frère. La cérémonie se déroule en toute fin de grille, un moment déjà très fort en émotion. Les pilotes vont prendre le départ dans moins d’un quart d’heure. Ils se rassemblent en demi-cercle autour du casque de Jules. Une minute de silence est respectée. Avec beaucoup de courage, le père de Jules a accepté de nous parler après la cérémonie. Mais le timing ne s’y prête guère. La cérémonie s’achève et nous nous retrouvons, sans transition, nez à nez avec Philippe Bianchi en haut de la grille de départ. D’un côté du micro, le chagrin d’un père, les mots dignes, poignants. De l’autre, l’envie d’honorer la mémoire d’un champion, la peur de ne pas trouver le ton juste. Il est des interviews qu’on aurait aimé ne pas faire.

Jules Bianchi avait démarré sa carrière en Formule 1 au Grand Prix d’Australie 2013, en même temps que Bottas, Van der Garde, Gutierrez et Chilton… et que l’équipe Canal+, rookie des chaînes de télévision. Pour fêter la « promotion 2013 », les cinq nouveaux pilotes s’étaient rassemblés sur la plage de Saint-Kilda, à Melbourne. Nous avions magnifiquement raté cette séance photo, pas encore bien informés, pas encore dans la boucle. Malgré ce loupé inaugural, Jules est pour nous le pilote le plus accessible du plateau. Sa gentillesse naturelle le pousse à accepter nos nombreuses demandes. L’équipe Marussia nous facilite toujours le travail.

Nous connaissons Jules depuis son adolescence et ses années karting. Franck Montagny est un ami intime de la famille Bianchi. Jules s’exprime tous les jours au micro de Laurie Delhostal ou de Laurent Dupin. Sur la grille, nous échangeons systématiquement quelques mots, même quand il s’élance de la dernière ligne. Le plaisir n’en est que plus grand lorsqu’il réussit une performance, comme celle du Grand Prix de Grande-Bretagne 2014, où le Français a magnifiquement saisi l’opportunité de se montrer.. Ce jour-là Bianchi part 12ème, devant les Ferrari de Raikkonen et d’Alonso.

Pour Jules, piloter une Ferrari en Grand Prix est un objectif. En cet été 2014, pendant la séance d’essais estivale à Budapest, il a pris le volant de la F2014 et réalisé le meilleur temps absolu. La combinaison rouge lui va très bien. Il porte pourtant la combinaison blanche et rouge de Marussia lorsqu’il prononce ses dernières paroles dans un micro de télévision. Nous sommes le 13 octobre. Dans un Grand Prix du Japon chaotique avant même le départ, Laurent Dupin lui demande comment il aborde cette course sous la pluie. Jules répond dans un sourire. Il nous dit à quel point il a envie d’aller en piste pour montrer ce qu’il vaut. Et il s’en va, d’un pas déterminé, rejoindre son baquet. Jules est pressé. Il veut gravir les échelons de la Formule 1, en passant chez Sauber en 2015, par exemple.

Il est impossible de dire où serait Jules Bianchi aujourd’hui, projection inévitable et pourtant vaine. A l’arrivée du Grand Prix de Hongrie 2015, moins de deux heures après la minute de silence, Sebastian Vettel avait tout dit, en Français : « On sait tous qu’un jour, tu aurais fait partie de cette équipe ». Pour honorer la mémoire de Jules, la famille Bianchi peut compter sur Charles Leclerc. Charles n’avait que 17 ans à la mort de Jules. Il lui rend hommage à tous les moments forts de sa carrière, jusque dans ses dépassements du Grand Prix de Monaco 2019. Lancé dans une brutale remontée après des qualifications ratées, Leclerc dépasse deux fois à la Rascasse. Comme Jules l’avait fait avec Kobayashi en 2014, filant vers les premiers et uniques points de sa carrière. « Y avez-vous pensé ? », demandera Margot Laffite à Charles en conclusion du week-end monégasque? « Oui, dans la voiture pendant la course, j’ai eu une pensée pour Jules », répond Charles Leclerc tout de rouge vêtu. A chaque Grand Prix, la Ferrari de Leclerc rend hommage à celui qui fut son exemple. Elle est frappée du numéro 16. Comme si Charles Leclerc était pour toujours au plus près de son modèle, Jules Bianchi, trop éphémère numéro 17.

Thomas Sénécal