La fièvre dans le "song"

Posté par Renaud Villain le 26 novembre 2021
L’auteur de « Leto », magnifique film punk musical du russe Kirill Serebrennikov, sort à présent « La fièvre de Petrov », un OVNI total et hallucinatoire qui laisse une fois de plus une large place à la « chanson », au rythme, à l’ambiance, aux « good vibs »… Remontez le temps de quelques mois. Nous sommes au festival de Cannes, au mois de juillet 2021 ( !!!). Nous tentons une visio-interview depuis la salle de presse du Festival de Cannes jusqu’à Moscou… Problème de connexion : Allô ? Allô ? Vous me recevez ? Au bout de quelques minutes (et quelques réglages), la connexion s’établit.

Bonjour Kirill Serebrennikov. Votre film, « La fièvre de Petrov », est l’adaptation d’un roman. Avez-vous cherché à le respecter fidèlement ?

Le roman, puisque vous en parlez, est très célèbre en Russie. C’est un livre qui a reçu de multiples récompenses. En fait je n’avais absolument pas prévu de l’adapter mais Ilya Stewart qui est mon producteur et mon ami en avait acheté les droits pour en faire un film. Il m’a demandé si je pouvais écrire le scénario pour un autre réalisateur, quelqu’un qu’il n’avait pas encore trouvé… J’étais sans activité depuis un long moment alors je me suis dit pourquoi ne pas essayer de s’y coller, on verra bien ce que cela donnera. Mais lorsque j’ai fait le grand saut dans cet étrange univers du romancier Alexei Salnikov cela m’a paru très proche de ce que je ressentais au fond de moi, je me sentais proche de cette littérature. J’ai été de plus en plus obsédé par ce livre et du coup, le script terminé, j’ai demandé à Ilya s’il avait trouvé quelqu’un pour réaliser le film. Il m’a répondu par la négative. Je lui ai dit, très bien, dans ce cas, est-ce que je peux le réaliser moi-même ? Le principal problème que j’ai alors rencontré c’était comment styliser ce visuel à l’écran, de façon à le rendre aussi proche que possible du style du roman. Comme c’est un livre très personnel et proche de la vie de l’auteur, je me suis dit qu’il fallait que je me le rende tout aussi personnel. Cela a consisté à me l’approprier en y mêlant des images de ma propre enfance, d’y glisser mes propres références picturales, des références à ma vie réelle. Le livre m’a poussé, moi et mon équipe, à créer cette ambiance très spéciale, absurde, surréaliste autour de ce personnage de Petrov. C’était une expérience très intéressante et un voyage plutôt étrange.

Et l’on apprécie beaucoup ce voyage où vous nous emmenez. Il est plein d’images marquantes et de très belles séquences. Il se trouve que, comme dans votre film précédent « Leto », on retrouve dans « Petrov » beaucoup de chansons. Quel est votre attachement si singulier à la musique dans vos films ?

Je suis quelqu’un qui connecte fortement à la musique.  J’ai travaillé en collaboration avec des salles de théâtre et de concert, j’ai dirigé des opéras (nda : notamment « Tannhäuser » de Wagner – opéra qui a fait scandale parce qu’il prenait pour cible la religion orthodoxe). J’aimerais à l’avenir faire un opéra, probablement à Paris… J’ai beaucoup travaillé aussi dans des opéras et des théâtres en Allemagne. La musique est une part très importante de ma vie. Créer l’univers de Petrov, son monde singulier, je me suis dit que la musique s’imposait naturellement. Ma vie est remplie de musique. Le répertoire musical de Petrov est assez complexe. Il comporte de la musique pop, des chansons aussi qui ont été composées expressément pour le film. Ca passe du ballet rock avec « Tupalo » de Nick Cave (https://www.youtube.com/watch?v=oSl4KX7zBTQ) en passant par des morceaux du répertoire du ballet russe… N’oublions pas ces plages musicales surréalistes composées et jouées par un musicien extraordinaire… Son nom est Aidar Salakhov… D’ailleurs, on peut le voir dans certaines séquences du film, jouant de l’accordéon. On a un spectre musical plutôt large. Donc on peut dire que ce patchwork musical est assez adapté à l’univers du romancier Salnikov.

Etes-vous l’auteur des paroles de ces chansons créées pour le film ?

Non, les paroles des chansons dans le film, ce sont les propres mots de Salnikov. Quand vous avez cette scène dans la librairie où une femme se met à chanter, elle chante des paroles de Salnikov. Avant d’être romancier, Salnikov était un poète. C’est en tant que poète qu’il a commencé sa carrière mais après quelques temps, il s’est mis à la prose et au roman. Et en piochant dans ses poèmes, j’ai trouvé une matière fantastique. C’est peut-être d’ailleurs à travers ses poèmes que j’ai compris l’univers de « La fièvre de Petrov »… j’ai compris que sa prose était poétique également. Ca m’a servi de repère, de point d’ancrage pour réaliser ce film.

Vous avez dit précédemment que ce film était en quelque sorte surréaliste. Mais si on vous demandait de le résumer à quelqu’un que diriez-vous ?

Ouhhh ! Question difficile. C’est l’histoire d’un homme qui rentre chez lui avec son fils… Il est totalement en amour de son fils… et qui quelque part se retrouve emprisonné entre le passé et le présent, entre la vie et la mort. Ce sont les vacances de Noël, ce qui dans la tradition russe est un moment exceptionnel. Il y a le symbole d’une chose qui passe, et d’une autre qui arrive. On est dans un entre-deux. C’est juste un jour où un homme vit dans des mondes parallèles, dans des mondes étranges, absurdes… une réalité surréaliste… Il vit dans son imagination, dans ses délires… Ces élucubrations l’aident beaucoup à surmonter ses problèmes et à survivre… 

De quoi cette grippe est-elle le symbole ?

C’est le symbole de notre existence.

Je vous pose cette question parce que la similitude avec la situation que nous vivons actuellement avec le COVID est assez frappante….

Nous avons commencé le film avant la pandémie. Le mot même de « pandémie » n’avait pas encore été évoqué. Alors c’est vrai que cela ressemble à une prophétie mais pour moi je ressens un sentiment d’étrangeté parce que les personnages à l’écran sont tous en train de tousser et ils ne portent pas de masques. Aujourd’hui, considérer que l’on puisse tousser sans porter de masque paraîtrait totalement irresponsable. Du coup, je n’ai aucune idée de la façon dont le public va regarder le film. C’est intéressant à considérer. Bien sûr que Cannes est un festival ultra- professionnel : on y retrouve des artistes, des intellectuels, des professionnels et l’avis qu’ils se feront de mon film m’importe beaucoup mais pour moi c’est plus l’opinion des gens « normaux » qui m’importe, qu’est-ce que ce film va leur dire ? Vont-ils faire la connexion avec leur vie propre et de ce qui leur arrive aujourd’hui ? Je ne sais pas.

Parlons de votre situation actuelle en Russie (Nda : Kirill Serebrennikov est interdit de sortie du territoire pour des accusations de prétendus détournements de fonds… Il est surtout un opposant politique au régime de Vladimir Poutine). Quelles difficultés avez-vous eues avec le gouvernement russe ?

J’ai rencontré toutes sortes de difficultés. Mais ces difficultés venaient principalement de moi-même. Toutes mes difficultés viennent de mon cerveau, de mes questionnements sur comment tourner cette scène, comment faire comprendre aux acteurs comment jouer cette scène… Pour le reste, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? C’est la vie. On vit une aventure. Oui, un tournage c’est une expérience de notre vie. Mais dans toute vie, on rencontre des gens qui sont bien et d’autres qui sont des « bâtards ». Ma difficulté c’est juste de vivre. La vraie difficulté que j’ai eue sur le tournage c’était comment rendre à l’écran ce monde cinglé ? Rien d’autre n’avait d’importance.

Donc le gouvernement russe ne vous interdit pas de travailler ? Vous pouvez tourner ?!

Je me suis arrangé pour y arriver. Alors, d’accord, « quelqu’un » a voulu m’empêcher de travailler. Mais j’ai réussi néanmoins à travailler. Donc, voilà. Point à la ligne. Vous savez, si quelque chose ne vous tue pas, cela vous rend plus fort comme on dit chez nous…

Oui, enfin c’est plutôt Nietsche qui le dit…

Oui, vous avez raison. C’est du Nietsche !

Mais que ressentez-vous quant au fait que vous représentiez l’état Russe avec votre film au festival de Cannes ?

Vous savez, c’est un film indépendant, financé par plusieurs producteurs. C’est un fond indépendant. Le financement principal vient d’une institution qui s’appelle Kinaprime, dont les ressources viennent de l’investissement. Ils ont couvert la majeure partie des frais de production. Mais ce dont je peux vous assurer c’est que je n’ai pas touché un kopek du gouvernement russe, du ministère de la culture. Nous tenions absolument à avoir un financement international et indépendant pour couvrir les dépenses du film.

Le fait que votre film soit présent au festival de Cannes mais pas vous, cela vous donne-t-il le sentiment d’être soutenu par vos pairs ?

Bien évidemment, je suis reconnaissant au festival de Cannes. J’y vois un grand soutien de mes confrères internationaux. Particulièrement, mes collègues Français et Allemands. Cela me donne l’envie de travailler, m’aide à survivre. Franchement, j’ai le sentiment d’être une personne « normale ». C’est extrêmement réconfortant de se sentir entouré d’autant de sympathie. En France, en Allemagne, en Europe. Je leur adresse tout mon amour. Merci mon cher Thierry (Frémeaux, délégué général du festival de Cannes) pour ton soutien, parce que le festival de Cannes c’est évidemment un grand festival, mais Thierry est à l’origine de la présence de mon film à Cannes, c’est la troisième fois qu’il m’y accueille. Ce type de visibilité est d’un support précieux. Ca m’aide à aller de l’avant. Cela m’aide à être.

J’espère que votre film donnera la fièvre aux spectateurs.

Je l’espère aussi. Merci beaucoup.

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