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RAP IN THE CASBAH

Posté par Renaud Villain le 12 novembre 2021
Sidi Moumen, arrondissement pauvre, situé à l’Est de Casablanca. Près de 300 000 habitants au dernier recensement (2008). Ce quartier est tristement sorti de l’anonymat le 16 mai 2003. Onze de ses jeunes ont commis des attentats suicides en 5 points différents du centre-ville, faisant 33 morts.

Le cinéaste Nabil Ayouch, sidéré comme beaucoup de ses compatriotes, en a tiré le film « Les chevaux de dieu » (2012).

Persuadé que la culture et la connaissance sont les meilleures armes à opposer au fanatisme, il entreprend en 2014 la création d’une fondation culturelle, Ali Zaoua, « les étoiles de Sidi Moumen ». Sur la première page de leur site internet, une citation du poète Guillaume Apollinaire : « Il est temps de rallumer les étoiles » (https://fondationalizaoua.org/wp/)

Rallumer les étoiles, c’est ce que fait brillamment « Haut et fort », le nouveau film de Nabil Ayouch. 

Pendant deux ans, le cinéaste a suivi les élèves de la « Positive School », un cours atypique sur le Hip-Hop, dans ce centre culturel de Sidi Moumen qu’il a contribué à créer. Rien de narcissique dans cette démarche, bien au contraire. Nabil Ayouch, franco-marocain ayant grandi à Sarcelles, sait ce qu’il doit aux MJC voulues par André Malraux.

« Ces maisons de la Jeunesse et de la Culture je les ai fréquentées assidument entre 5 et 15 ans. Ca m’a transformé, ça m’a appris à regarder le monde avec d’autres yeux. Je m’y suis épanoui, j’ai appris à m’aimer, à comprendre aussi qu’avoir plusieurs identités ce n’était pas une souffrance, c’était une richesse. J’ai vu mes premiers concerts, mes premiers films de Chaplin, d’Eisenstein… J’ai appris les claquettes, la chorale, le théâtre… j’ai eu envie de rendre quelque part ce qu’on m’a donné. Après « Les chevaux de dieu », je n’ai pas eu envie de quitter ce quartier comme ça, sans laisser de traces, d’y laisser quelque chose de solide, de pérenne. Et cela a été cette reproduction du modèle de mon enfance, du forum des Cholettes de Sarcelles à Sidi Moumen ».

« Haut et fort » aurait pu donner lieu à un documentaire, mais l’animateur charismatique de cet atelier Hip-Hop, Anas (prononcez « Anès »), les graines de talents qui poussent et croissent dans son cours, ont donné des envies de comédie musicale à Nabil Ayouch. Dans le film, Anas, tel un personnage de western, débarque un jour de nulle part pour changer le destin de nombreux ados. Un rôle qui lui va comme un gant.

« Il y a une grande partie de moi-même, oui. C’est quelqu’un d’assez calme, qui a tendance à être un peu rude dans ses cours et tout ça. Je pense que ça me ressemble un peu dans la vraie vie. Dans ce cours-là, il apprend aux jeunes à s’exprimer à travers la parole, à travers la danse. Il apprend à des jeunes surtout qui ont envie de s’émanciper, des jeunes qui ont envie de se libérer de certaines traditions, certaines idéologies. C’est à travers la parole qu’ils vont se libérer. Ce qu’il y a de différent entre ce personnage et moi dans la vraie vie ? Peut-être que je souris plus dans la vraie vie (dit-il d’un sourire timide) mais en tout cas le gros point commun c’est mon côté discret sur mon histoire, mon passif etc. »

Anas, le vrai, s’est fait lui-même sa culture sur le Hip-Hop et il en sait long sur son histoire, s’amusant que pour la plupart des Marocains, le rap a commencé avec Tupac (célèbre rappeur américain assassiné en 1996) alors qu’il est né dans les années 70.

Le jeune Anas jette son « flow » et ses premières « punch lines » dans la rue, fonde des groupes… Mais il en a assez de se retrouver à tout gérer seul : textes, musiques, salles d’enregistrement et de spectacle… Quand il en fait la remarque à ses comparses, ils le chambrent en lui disant qu’il est un « Bauhaus » (littéralement en allemand, « constructeur de maison ». C’est aussi le nom d’un célèbre courant architectural des années 1920… et celui d’un groupe de cold wave des années 70).

« Bauhaus » avec l’accent marocain donne Bwass. Ce sera désormais le surnom de rappeur de Anas.

Il caresse un rêve d’exil pour pouvoir obtenir la reconnaissance qu’il n’obtient pas dans son propre pays. Il devient donc formateur à Sidi Moumen pour mettre de l’argent de côté. Aujourd’hui, il ne veut plus nécessairement quitter le Maroc car il a trouvé sa voie dans la pédagogie.

Encore fallait-il faire accepter cet apprentissage d’une culture urbaine et résolument contemporaine dans un quartier encore très attaché aux traditions, comme l’explique Nabil Ayouch :

« Ça n’a pas été simple au départ parce que la population du quartier ne nous attendait pas forcément. Il y a forcément cette idée que l’on va venir en imposant notre vision de la culture, une culture tournée vers l’occident… Qu’est-ce qu’on va apprendre aux enfants derrière ces murs ? Il y avait beaucoup de méfiance les premières années. Les équipes du centre ont fait un travail formidable pour se faire accepter par la population et puis pour dire aux parents « Venez ! Venez voir vos garçons, vos filles sur scène. Venez être fiers d’elles, fiers d’eux et voir que ce que l’on fait c’est transformer du bronze en or, qu’il y a du talent. Il est partout. Il est autour de vous. Il est dans les maisons ». Je regarde, j’observe, je vois des destins complètement bouleversés, des trajectoires de jeunes qui auraient pu finir comme ça sur des barques sur la Méditerranée mais qui sont restés accrochés à leur territoire, grâce à un lieu de vie qui est ce centre et c’est très émouvant à observer.»

Que l’on aime le rap ou pas, ce n’est pas l’important, car si indéniablement « Haut et fort » est une comédie musicale, ce qui compte c’est que ce micro qui passe de main en main, de jeunes hommes à jeunes filles, sert comme un bâton de parole. Chacun est invité à s’exprimer tant que c’est fait dans le respect de l’autre, comme le souligne Nabil Ayouch.

« ça a permis vraiment d’aller au plus profond de chacune, de chacun d’entre eux, chercher des choses qui blessent, qui opposent, qui créent de la confrontation et qui créent du débat, in fine. Et c’est ça dont on a le plus besoin dans nos sociétés du sud de la Méditerranée. C’est vraiment d’être capables de débattre de sujets où beaucoup voudraient nous faire croire qu’il n’y a pas de débat possible. En l’occurrence, tout est débattable. Et cet esprit critique dans le Hip-Hop, qu’ils développent dans la « Positive School », m’a passionné tout de suite parce que je l’ai entendu dans leurs textes. J’ai rencontré les uns et les autres et j’ai senti que oui, il y avait des blessures à l’intérieur, qui ne demandaient qu’un espace, qu’une agora, pour pouvoir les libérer dans la discussion. A partir du moment où l’on ne se substitue pas à eux, à cette jeunesse arabe, à partir du moment où c’est leur énergie, leurs rêves, leurs projets qu’ils construisent dans ces centres, on réussit à bâtir quelque chose qui fonctionne. Jamais il ne faut à un moment essayer de prendre leur place ou de parler pour eux. Il faut leur donner les instruments de l’émancipation.»

Ismail, Meriem, Nouhaila, Zineb, Abdou, Mehdi, Amina, Soufiane, Samah, Marwa ou Maha sont quelques-uns de ces jeunes que vous pourrez admirer dans « Haut et Fort ». Leur rêve a déjà dépassé toutes leurs espérances lorsqu’ils ont vu « leur » film, « leur histoire » accueillie à Cannes en compétition officielle cet été. Nabil Ayouch et Anas Basbousi ont depuis créé un label de rap au Maroc, « New District ».

3 autres centres, comme celui de Sidi Moumen, ont été créés depuis 5 ans à Tanger, Agadir et Fès. Un cinquième devrait ouvrir prochainement à Marrakech.

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