Days, l'éloge de la lenteur de Tsai Ming-Liang

Posté par Renaud Villain le 2 décembre 2022
Avec la sortie, le 30 novembre 2022, de son dernier long métrage en date, DAYS, le cinéaste taïwanais de 57 ans se voit de surcroît célébré par le centre Pompidou avec une rétrospective de l’ensemble de ses longs métrages (11 en 30 ans de carrière !) et une exposition avec des installations vidéo*. Si Tsai Ming-Liang prend son temps pour ses projets cinématographiques, c’est aussi qu’il s’est peu à peu éloigné des circuits de production et de distribution traditionnels pour travailler de plus en plus pour des musées, lieux on ne peut plus indiqués pour servir d’écrin à un art sans concession.

DAYS qui, lui, sort en salle**, ne déroge pas à cette « quête » d’absolu puisque le film a été tourné sans scénario, il comporte des plans fixes d’une longueur appuyée et il fait l’objet d’une partition sonore hypnotique en l’absence de tout dialogue.

Tsai Ming-Liang nous expliquait sa démarche : 
« Ce projet a débuté en 2014. En fait, à cette époque, après une vingtaine d’années passées à réaliser des longs métrages, je commençais déjà à éprouver une forme de lassitude vis-à-vis de l’industrie cinématographique. Alors oui, mes choix aujourd’hui sont devenus radicaux, par rapport à la façon traditionnelle de faire du cinéma qui repose sur un scénario et nécessite une grande équipe technique. J’ai voulu me débarrasser de toute cette lourdeur.  
Quand mon acteur fétiche, Lee Kang-Sheng, est tombé malade, j’ai commencé à tourner des images sur le processus de sa maladie, y compris les consultations avec les médecins, sans savoir exactement ce que je voulais en faire. J’avais juste une idée en tête : innover dans ma manière de faire du cinéma et ma façon de créer au moyen d’images.  
Ensuite, j’ai fait la rencontre de mon deuxième acteur, le jeune Anong, en Thaïlande. C’est un travailleur étranger laotien qui m’a intrigué par sa personnalité et son parcours. Du coup je lui ai rendu visite dans son pays pour capturer des scènes de sa vie quotidienne, particulièrement sa façon de cuisiner qui m’a complètement fascinée.  
L’idée de mettre en perspective ces deux vies m’est alors venue. La combinaison des deux nourrit donc ce film DAYS. Ce n’est pas l’imagination mais la vie qui est à l’origine de ce long métrage. » 

Une carrière, c’est un parcours de vie et le lien étroit qui relie Tsai Ming-Liang, le réalisateur, et son acteur Lee Kang-Sheng (présent dans tous ses films depuis LES REBELLES DU DIEU NEON en 1992), c’est un lien fraternel, amoureux… humain en somme ! 

Tsai Ming-Liang revient sur cette collaboration : 
« Est-ce que Tsai Ming-Liang serait le même sans son acteur Lee Kang-Sheng ? Oui, c’est sûr que j’aurais fait un cinéma totalement différent que celui que je pratique aujourd’hui. Il a très certainement une grande influence sur moi. Je l’ai rencontré il y a une trentaine d’années. Ce n’était alors pas du tout un acteur professionnel. J’ai tout de suite constaté qu’il avait une façon d’être totalement originale et unique. Sa particularité c’est qu’il est très lent : il a un débit très lent, des mouvements de tête très lents et sa façon de jouer n’a rien de conventionnelle non plus. Sa personnalité m’a profondément inspirée. A partir de son jeu, de son interprétation, j’ai développé toute une série d’expérimentations sur ce que le cinéma permet de faire. Ce qui est le plus important pour moi, c’est l’authenticité et non pas une belle performance d’acteur par exemple. Lee Kang-Sheng a aussi changé mon rapport avec le temps… le temps étant devenu un élément à part entière de mon cinéma… Cela m’a permis de développer mon style à moi. » 

Quel serait ce style « Tsai Ming-Liang » ?
On sent évidemment dans DAYS un œil acéré sur les corps et les visages mais aussi la volonté de changer le regard du spectateur en lui imposant un rythme de tortue, rythme dicté par Lee Kang-Sheng :
« Les spectateurs regardent généralement en premier lieu l’histoire qui leur est racontée, avec ses rebondissements et ses performances d’acteurs… mais on oublie l’importance de l’image dans le cinéma et l’importance de ce qu’est le cinéma dans son « essence-même ». Et je voudrais aussi que l’on reconsidère le temps, qui est un élément essentiel du cinéma. Je suis moi-même un grand cinéphile et je considère le cinéma comme un être vivant qui doit pouvoir se développer. Pendant un certain nombre d’années j’ai eu le sentiment que le cinéma s’était arrêté de créer alors que nous avions connu une nouvelle vague de cinéma d’auteur. Un travail qui n’a pas été poursuivi par les jeunes réalisateurs d’aujourd’hui. En ce qui me concerne, je veux continuer sur cette voie-là. J’ai trouvé une autre façon de m’exprimer dans le cinéma et cette lenteur me permet de faire cela. Pour le spectateur, j’aimerais qu’il ait le sentiment de rentrer dans un musée lorsqu’il va regarder mon film. J’aimerais qu’il apprécie tout l’aspect esthétique qui existe dans mon cinéma ».

Si la Nouvelle Vague Taïwanaise des années 80, portée par Hou Hsiao-hsien et Edward Yang (1947-2007), a fait long feu, Tsai Ming-Liang reste fidèle à ses valeurs artistiques et continue de porter haut les couleurs d’un cinéma différent, contemplatif et exigeant.

*« Tsai Ming-Liang : une quête » Centre Pompidou – du 25 novembre 2022 au 2 janvier 2023

** Ressortent sur les écrans également cette fin d’année les trois premiers longs métrages de Tsai Ming-Liang : LES REBELLES DU DIEU NEON (1992) / VIVE L’AMOUR (1994) et LA RIVIERE (1997)…

------------------------------------------------------------------------------------------------------

Toutes les vidéos cinéma, films et émissions sont disponibles sur myCANAL

Suivez-nous sur :

Facebook

Twitter

Instagram