En avoir ou pas

Posté par Renaud Villain le 9 novembre 2021
Lorsque l’écrivain américain Ernest Hemingway fait paraître en 1937 son livre « En avoir ou pas » (il a été adapté au cinéma en 1944 sous le titre français « Le port de l’Angoisse » par Howard Hawks avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall), évidemment qu’il ne s’agit pas de parapluie, ni de voiture… L’auteur, viriliste s’il en est, parle bien des « cojones », des « bollocks », des « roubignolles », des « couilles », quoi… Un homme se doit de montrer qu’il « en a » dans la culotte pour prouver son courage.

Aujourd’hui, la société a fort heureusement bien changé et l’on peut être un homme sans avoir de sexe masculin dans le cas de la transidentité. « A Good Man » s’intéresse justement à un homme de ce type, Benjamin, un jeune trentenaire qui vit en couple avec une femme. Cette dernière étant stérile, Benjamin, qui n’a pas encore subi d’hystérectomie (opération chirurgicale consistant à ôter l’utérus), va donc interrompre son processus de transition et ses prises d’hormones pour tomber « enceint ». 

Le thème de l’homme « enceint » n’est en soi-même pas neuf. En 1973, Jacques Demy faisait accoucher Marcello Mastroianni dans « L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune ». Près de 20 ans plus tard, le réalisateur de « SOS Fantômes », Ivan Reitman, s’amusait à infliger le même sort à Arnold Schwarzenegger (aka « Terminator » ou « Conan le barbare ») dans « Junior ». Des sujets à comédie… Ah ah… Un homme qui porte un bébé ! Cela n’est pas possible ! 

Marie-Castille Mention-Schaar nous montre pour la première fois à l’écran que justement, si, c’est devenu possible. Une découverte qu’elle a fait par hasard, au détour d’un documentaire. 

« Je n’étais pas au fait que des milliers d’hommes aux Etats-Unis portent leur enfant chaque année, qu’ils mettent au monde leur enfant, et qu’il y a des hommes trans qui, partout dans le monde, même en France, accouchent chaque année. Selon les pays, selon les législations, ce n’est pas du tout le même parcours, ce n’est pas du tout la même facilité et pour certains c’est quelque chose qui est un combat. C’est un combat qui en suit un autre : celui d’affirmer qui ils sont… c’est-à-dire quand ils ont fait leur transition et qu’ils peuvent enfin avoir leur identité, enfin pouvoir vivre tel qu’ils sont et le ressentent depuis qu’ils sont nés. Ça m’a beaucoup touchée et ça m’a surtout fait réaliser à quel point pour des millions, si ce n’est pas pour des milliards d’entre nous, devenir parents est parfois la chose la plus simple au monde et pour d’autres, combien c’est compliqué, c’est douloureux, et c’est empêché… Je me disais que ce n’est pas possible que quand on vit une histoire d’amour, qu’on a ce désir d’enfant, hé bien d’autres puissent décider « Oui, vous avez le droit. Non vous n’avez pas le droit ».

Comment raconter cette histoire atypique de « A Good Man » ? Qui pour incarner son personnage principal ? La réalisatrice a d’abord pensé à trouver un interprète issu de la communauté trans. Mais les acteurs français concernés sont rares. Elle a approché Jonas Ben Ahmed, un jeune homme aperçu dans la série télé « Plus belle la vie ». Jonas n’a malheureusement pas été retenu pour ce rôle mais Marie-Castille Mention Schaar lui en a écrit un petit, spécialement pour lui, afin qu’il participe tout de même au tournage. Depuis, elle lui a confié un personnnage plus important dans un film tourné cet été, « Divertimento »… 

« Aujourd’hui je porte la barbe c’est parce que je l’aime et que physiquement je me trouve plus beau comme ça mais pendant longtemps je me suis rendu compte que si je la portais, c’est que j’avais peur qu’on me dise « Ah oui, ça se voit que tu es trans parce que tu as des traits fins ». Clairement avant « A Good Man », je n’étais pas conscient de ça… que je la portais par peur, ma barbe, et non pas par choix. Et me raser pour le rôle de Benjamin avant sa transition, je pense que ça aurait été hyper compliqué émotionnellement de le faire. « Divertimento », ça se passe en 1995. Je pense que vous le savez, on n’était pas très barbus en 1995… Donc, cette fois, j’ai dû me raser. Et je me suis rendu compte de cette déconstruction que j’étais en train de faire en me rasant, parce que j’ai ri nerveusement en me tondant la barbe : c’est quand même fou ! Je me rendais compte que j’avais peur de voir un fantôme du passé. Mais j’avais peur pourquoi ? Que je ne fasse pas assez homme auprès de la société. Je m’étais déjà rasé les joues comme ça, mais je n’avais jamais touché mon menton parce que clairement c’est ce que je trouvais le plus féminin chez moi… Quand j’ai rasé le menton, finalement, non, ce n’était pas une fille que je voyais dans le miroir, bien au contraire. C’est le garçon que j’ai toujours été. On dirait mon père à mon âge. Aujourd’hui je porte à nouveau la barbe parce que je me trouve plus beau avec et non pas pour justifier quoique ce soit ou une quelconque virilité ou le fait que je sois un homme. Avec ou sans, j’ai bien compris que j’en étais un et pardon mais « Fuck le monde ! ». »

C’est donc Noémie Merlant à qui échoie ce rôle de Benjamin. Rôle qui nécessite pour l’actrice de longues séances de maquillage (sa barbe est collée poil à poil chaque jour) mais aussi des séances d’orthophonie pour baisser la tessiture de sa voix. C’est sa 4ème participation à un film de Marie-Castille Mention Schaar, après « Les héritiers » en 2014, « Le ciel attendra » en 2016 et « La fête des mères » en 2018. 

  

« Ce travail, il n’est pas « remarquable » : il est normal pour moi, et pour Noémie d’ailleurs, en tant qu’interprète. C’est la moindre des choses pour un acteur d’être au plus juste, d’être le plus sincère par rapport au personnage que l’on incarne. La plupart des spectateurs ne se posent pas la question de qui joue Benjamin. Ils partent dans l’aventure, dans l’histoire de Benjamin et d’Aude. Certains pensent qu’il y a deux comédiens qui interprètent Benjamin par exemple. Si j’avais trouvé un acteur trans qui m’apporte non seulement toutes les qualités, en terme de physique que je recherchais par rapport au personnage que j’avais écrit, mais aussi qui ait l’expérience pour interpréter Benjamin, je l’aurais pris ».

« A Good Man » est indéniablement un film militant. Ce qui ne pouvait que séduire la chanteuse et actrice Soko (« La danseuse » de Stéphanie Di Giusto en 2016). La comédienne tient beaucoup à rendre visible ceux qui demeurent bien souvent dans l’ombre.

« Pour moi ce sont des histoires hors normes qui sont super touchantes. C’est touchant parce qu’on n’est pas habitué. Et en même temps, moi, petite Soko, j’ai vécu sans visibilité aucune sur ce qu’étaient mes possibilités de vie. Les seuls exemples que j’avais c’était un couple hétéronormé et c’est tout. Cela ne m’a pas aidée à m’inspirer et à me donner confiance dans le fait qu’il y avait d’autres possibilités pour moi. Du coup, j’ai pris beaucoup plus de temps à réaliser ce que je suis profondément, c’est-à-dire « queer », et à me dire que je pouvais être une maman « queer ». « Je ne connaissais pas du tout l’ile de Groix (lieu du tournage de « A Good Man »). C’est marrant en fait ce côté très insulaire et complètement déconnecté d’une toute autre réalité. En même temps, j’y ai rencontré beaucoup de couples gays. Dans le film, Aude (la compagne de Benjamin) est prof de danse. J’avais beaucoup de scène avec des petites filles qui étaient donc mes élèves. Et je leur ai dit : « Les filles, j’ai un secret. Il faut que je vous dise un truc. A la pause déjeuner, j’ai mon bébé qui va venir ». Et elles me disent « super ». Je dis aussi il va venir avec son autre maman, avec mon amoureuse. L’une dit : « Quoi ? mais tu n’as pas le droit ! », une autre : « Moi aussi, mon cousin, il a deux papas !». Et il y a enfin une petite qui me dit « Moi aussi j’ai deux mamans ». Et je lui dis « Ah bon, mais toi tu habites où ? ». – « Hé bien moi, j’habite à Groix » et je lui dit « Quoi, tu as deux mamans et tu habites à Groix ? Mais c’est super ! »… Elle avait 6 ou 7 ans. Et elle était la petite fille la plus mignonne à croquer du monde ! Ça l’a vachement rassurée de voir qu’elle n’est pas la seule… Comme quoi, la visibilité c’est hyper important. Même à Groix ! ».

« A Good Man » est un arc-en-ciel dans un cinéma encore trop souvent marqué par le patriarcat.  Il sort ce 10 novembre sur les écrans français. 

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