L'ÉTREINTE : Emmanuelle Béart brise le tabou de la sexualité des femmes de plus de 50 ans

Posté par Alexis Lebrun le 15 novembre 2021
Devenue très rare sur le grand écran ces dernières années, l’icone du cinéma français opère un retour symbolique devant la caméra de Ludovic Bergery, puisque pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, il s’intéresse au désir des grandes oubliées du cinéma et de la société en général : les femmes cinquantenaires.
La renaissance d’une femme en deuil

C’est le portrait d’une femme comme on en voit si peu dans le cinéma français. Margaux a la cinquantaine, et elle va naître une deuxième fois, car le mari qu’elle a épousé très jeune est décédé des suites d’une maladie. Ce dernier exerçait une sorte d’emprise sur elle et était nettement plus âgé que Margaux, dont le deuil peut donc aussi être vécu comme une renaissance. Cette héroïne très touchante a le sentiment de ne pas avoir vécu grand-chose et d’être passée un peu à côté de sa vie, il est donc temps pour elle de se lancer dans des expériences inédites pour sortir entre autres de sa solitude. Margaux rejoint les bancs de la fac pour y apprendre la littérature allemande, mais son attention se porte surtout sur Till (Tibo Vandenborre), le prof qui fait renaître son désir sérieusement endormi après tout ce temps passé dans l’abstinence.

Forcément en décalage avec ses jeunes camarades – même si elle se lie d’amitié avec Aurélien (Vincent Dedienne), qui devient son confident –, Margaux se confronte pourtant aux possibilités infinies qui s’offrent à elle, même si les choses se passent parfois maladroitement, pour ne pas dire autre chose. Elle découvre par exemple les applications de rencontre et le sexe sans lendemain, mais comme quelqu’un dont ce serait la première fois, elle ne sait plus très bien comment s’y prendre. Avec une grande sensibilité, le réalisateur Ludovic Bergery filme les silences plus ou moins embarrassants, dans ce film intimiste où Emmanuelle Béart – magnifique – réussit son retour au premier plan, avec un rôle qui semble taillé sur mesure pour l’actrice qu’elle est devenue aujourd’hui. Ces dernières années, elle a en effet confié en interview avoir fini par être lassée de jouer la femme fatale objet de tous les fantasmes au cinéma, après sa révélation au milieu des années 1980 sous l’œil de David Hamilton, Jean-Pierre Dougnac et surtout Claude Berri.

Un angle mort du cinéma français

Mais surtout, Emmanuelle Béart rappelait à la sortie du film une évidence : l’industrie du cinéma n’est pas très friande des actrices qui dépassent la quarantaine, c’est un euphémisme de le dire. L’interprète principale de L’ÉTREINTE confie donc s’être « barrée au théâtre », où la qualité du jeu a beaucoup plus d’importance que l’âge des cellules. Et si les rôles de femmes de plus de 50 ans sont rares au cinéma, ne parlons même pas de ceux qui mettent en scène leur sexualité, longtemps considérée comme si elle n’existait pas et ne méritait pas d’être montrée à l’écran d’une façon ou d’une autre. Heureusement, les choses commencent tout doucement à changer. L’an dernier, Filippo Meneghetti a sorti DEUX, un long-métrage bouleversant (César du meilleur premier film et choisi pour représenter la France aux Oscars) qui raconte l’histoire d’amour cachée entre deux femmes septuagénaires, superbement incarnées par Barbara Sukowa et Martine Chevallier.

L’année précédente, dans CELLE QUE VOUS CROYEZ (Safy Nebbou) c’est une autre star du cinéma français (Juliette Binoche) qui a pu se mettre dans la peau d’une femme de 50 ans se faisant passer pour une gravure de mode deux fois plus jeune sur les réseaux sociaux, où elle flirte avec un jeune amoureux de ce profil virtuel (François Civil). Le réalisateur Ludovic Bergery cite lui en exemple l’un des premiers grands films de Martin Scorsese, ALICE N’EST PLUS ICI (1974), dans lequel Ellen Burstyn jouait un rôle de femme veuve au destin un peu comparable à celui de Margaux, même si son personnage n’avait que 35 ans. Le grain de la pellicule utilisée par le réalisateur français rend aussi plus largement hommage aux portraits de femmes de cette époque comme ceux incarnés par Gena Rowlands chez John Cassavetes, mais au-delà de ce clin d’œil formel, il faut saluer le scénario écrit par Ludovic Bergery pour ce premier film, qui constitue une grosse prise de risque dans le paysage du septième art français. Mais au fond, peu importe le succès : en mettant Emmanuelle Béart dans la peau de Margaux, il vient peut-être de lui offrir son plus beau rôle depuis longtemps.

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