SWEAT de Magnus von Horn : La sueur de vivre

Posté par Aurelien BACOT le 15 juin 2022
Dès les premières minutes de SWEAT, le second long métrage polonais du réalisateur d’origine suédoise Magnus von Horn, le spectateur est happé dans un énergique cours de fitness qui nous laisse en sueur et au bord de l’apoplexie.

Sylwia (Magdalena Kolesnik dans son premier grand rôle au cinéma), jolie Barbie blonde au sourire ultrabright, est une influenceuse suivie par 600 000 followers. Son téléphone greffé à la main, elle partage tous les moments de sa vie, dispensant ses conseils beauté, diététiques et hygiénistes… avec le regard fixé sur les statistiques de réussite de ses vidéos.  

Placements de produits et plan marketing vont de paire avec cette course à la médiatisation qui n’a pas de fin. Pourtant, comme le dit le slogan de l’affiche du film, « Tout le monde l’adore, personne ne l’aime »… Si Sylwia a un fan club virtuel très étendu, sa vie sentimentale, que ne saurait combler la présence de son chien d’appartement, reste désespérément plate…  

Ce film, bien ancré dans la société contemporaine, n’est en aucun cas cynique, même si le pathétique et le drame ne sont pas loin. Choix bien assumé par le réalisateur Magnus von Horn :

« Pour ma part, je suis totalement incapable d’exhibitionnisme émotionnel… Dans le sens où je n’aime pas mettre mes sentiments à nu et cela me paraîtrait impossible de les exposer devant les autres par exemple sur les réseaux sociaux… Mais si l’on parle de mon personnage principal dans SWEAT, c’est quelqu’un qui adore faire ça… Au départ je me suis dit que c’était quelqu’un de très narcissique, que ce type de comportement l’était, mais plus j’y réfléchissais et plus je me disais qu’en fait c’était moi le vrai « Narcisse ». Je suis tellement centré sur moi que je suis incapable de partager mes émotions de façon spontanée, ce qui ne serait pas mal en fait… Je peux être jaloux de ça. Quand je regarde quelqu’un sur les réseaux sociaux, je me demande toujours : « Qu’est-ce qui se passe une fois que cette personne a posté sa vidéo » ? Cette personne ne disparait pas dans les limbes… Elle reste un être vivant. Mon film est une tentative de remplir ces espaces vides. Ma caméra suit ce qui se déroule derrière ces vidéos d’influenceurs. Ils n’ont quasiment pas de filtres sur leur vie privée : ils enregistrent tout et avec naturel. D’un point de vue narratif c’est assez passionnant. »

Que Sylwia soit belle et qu’elle vive une vie plus aisée que la plupart des autres ne la rend pas plus heureuse. De surcroît, la célébrité a son revers : les « stalkers », des fans qui traquent de façon obsessionnelle l’objet de leur désir. Magdalena Kolesnik, l’actrice qui est de tous les plans dans SWEAT, nous parle de ce rôle et sa préparation :

« Je voulais vraiment être le porte-voix honnête de ce personnage vulnérable… On peut facilement la cataloguer et dire que ce qu’elle fait c’est vide, tout comme le fitness, l’obsession de la beauté, et que Sylwia reflète un monde complètement creux… Mais c’est plus profond que ça… Derrière, il y a un être humain… Nous avons préparé ce rôle de Sylwia très en amont sur une longue période. Il y avait bien sûr une longue et difficile préparation physique... Je crois que j’ai passé quelque chose comme un an et demi en salle de gym pour que mon corps soit prêt et que j’ai l’air d’un vrai coach de fitness… »

Pour ce film, Magnus von Horn a chamboulé toutes ses habitudes de travail pour retransmettre toute la vitalité et la fébrilité du quotidien de cette jeune influenceuse. On suit son histoire, somme toute banale, comme un thriller de plus en plus oppressant : 

« Ce film a été une sorte d’improvisation contrôlée. J’y ai travaillé pendant un long moment. Tout ce qu’on voit dans le film était dans le scénario. Mais beaucoup de choses ont été improvisées sur le moment. Dans ma nature profonde, je suis quelqu’un qui aime tout contrôler… cela vient sûrement de ma peur de l’échec. Pour ce film, j’ai voulu me libérer de cette peur : chaque scène était tournée en une prise. Nous n’avions pas nécessairement prémédité de placement pour l’actrice dans le plan ni où devrait être la caméra. Inutile de multiplier les prises sous différents angles. Cela relevait plus du documentaire… Certaines séquences pouvaient durer 40 minutes. Nous retranchions ensuite dans ces séquences les passages qui ne m’intéressaient pas et gardions le reste. Nous avions décidé à l’avance que ce n’était pas un problème si l’on captait des moments ennuyeux ou même si à un moment ou un autre la technique ne suivait pas. J’ai adoré cette façon de travailler. J’ai l’impression de vraiment toucher quelque chose de vivant et puis c’est aussi bien plus fun pour les acteurs… »

Le résultat, SWEAT, est une belle réussite d’immersion, troublante et fascinante, dans cette société d’aujourd’hui … Le miroir d’un monde à cheval entre le virtuel et le réel, entre le néocapitalisme et les ruines d’un communisme pourtant pas si lointain, comme le rappelle Magdalena Kolesnik :  

« Pour les gens de la génération de ma mère, on se devait d’enseigner à ses enfants de ne pas sortir du lot, de ne pas se faire trop remarquer et de ne rien faire de trop étrange parce que l’on pouvait se mettre en danger. Il était important d’être dans une position médiane, ni remarquable par son excellence, ni par ses failles. Pour les jeunes de ma génération, il est important d’être juste soi-même. La génération de la mère de Sylvia, comme on le voit dans le film, conserve toujours cette ombre, cette peur qui nous vient de l’époque communiste, et qui fait rejeter tout acte de singularisation de l’individu dans la société. »

Être l’objet de tous les regards ou chercher à tout prix à rester sous le radar, il doit y avoir un juste milieu. Que SWEAT soit vu en nombre, c’est tout ce qu’on lui souhaite ! 

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