Il y a 20 ans, l'usine AZF explosait à Toulouse... retour sur cette tragédie dans un doc bouleversant

Posté par Victoria Langeard le 22 septembre 2021

L'explosion d'AZF, c'était il y a 20 ans déjà. À cette occasion, AZF : Au cœur du chaos revient sur l’incident de l’usine de Toulouse qui a bouleversé à tout jamais l’histoire industrielle française. Un documentaire fort en émotions qui décortique minute par minute le déroulement d’une journée ternie par la perte de 31 de nos concitoyens, à travers des images puissantes et des prises de parole inédites par les gens qui l’ont vécue de près. Le réalisateur Simon Kessler répond aujourd’hui à nos questions.

 

1. Comment et pourquoi, 20 ans après, vous est venue l’envie de raconter la tragédie de l’usine AZF à Toulouse ? 

Il y a deux raisons qui nous ont donné envie de réaliser ce projet. La première, c’est que le 21 septembre 2021 sonnera les 20 ans d’une catastrophe qui a marqué le pays et toute la population française. Quand nous sommes arrivés à Toulouse, j’ai eu le sentiment qu’il y avait un vrai besoin de raconter cette histoire. Certaines personnes qui ont vécu cet évènement de près et qui n’ont jamais voulu en parler sont désormais prêtes à le faire. La deuxième raison, c’est l’explosion qui a eu lieu à Beyrouth en août 2020. Cet évènement a réveillé le souvenir d’AZF car c’est le même produit qui est à l’origine de l’explosion, à savoir le nitrate d’ammonium. Notre but n’était évidemment pas de faire une comparaison entre les deux, mais il est vrai que cela a ravivé la mémoire des Français et également remis le débat autour du nitrate d’ammonium au goût du jour. 

 

2. Quel est l’objectif de ce documentaire ? Y a-t-il un lien avec le fait que certains des survivants n’arrivent pas à croire à la thèse officielle concernant la cause de l’accident et sont toujours en quête de la vérité ?

Au début, on voulait juste raconter l’histoire d’AZF de façon simple et pédagogique, notamment pour les nouvelles générations qui ne l’avaient pas connue… Mais on s’est très vite rendu compte qu’il demeure, encore 20 ans plus tard, énormément de questions et de dissentions à propos de l’explosion, en particulier au sein du personnel de l’usine et plus généralement au sein de la population toulousaine. La question qui s’est tout de suite imposée à nous était : « Comment raconter une histoire quand il en existe plusieurs versions en conflit les unes avec les autres ? ». En tant que journalistes, on est tenu de respecter la vérité judiciaire, d'autant plus en travaillant pour National Geographic qui soumet chaque affirmation du documentaire à une vérification rigoureuse. Toutefois, on ne pouvait pas non plus occulter la voix de toutes celles et ceux qui ne sont pas d’accord, et on ne voulait pas le faire. Notre parti pris a donc été de créer du dialogue et de la confrontation au sein du film, de mettre en scène des contradictions en se disant que le spectateur pourrait ainsi se faire une idée de la complexité du sujet.  

 

3. Est-ce que vous avez rencontré des personnes qui ont vécu l’explosion et qui ont refusé d’en parler ?  

Oui, bien sûr. Il y a eu d’autres documentaires sur AZF avant le nôtre et le problème, c’est que certains prenaient le parti de ne parler que de la vérité judiciaire et de l’hypothèse de l’accident chimique. Ils ont énormément déplu aux Toulousains. Nous, on est arrivé après ça et on a dû faire face à beaucoup de méfiance. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce documentaire est le résultat d’un long travail, mais que ce n’est que la partie immergée de l’iceberg. On a fait énormément de rencontres, on a eu beaucoup de conversations qui n’apparaissent pas à l’écran. Un grand nombre de personnes avaient envie de raconter, de commémorer l'accident, mais beaucoup d’autres étaient réticentes à l’idée d’en parler. Je pense que la principale raison est l’énorme médiatisation qu’a connu l’affaire AZF de la part de la presse nationale. J’ai eu le sentiment que les témoins s'étaient un peu sentis trahis par les journalistes ; ils ont eu l’impression que leur parole n’était pas entendue, pas respectée. Il faut garder en tête que pour nous c’est une histoire, alors que pour eux c’est un évènement qui a bouleversé leurs vies. Il y a aussi certaines personnes qui ne voulaient pas s’exprimer car elles ne croient pas en la vérité judiciaire mais n'ont pas d’alternative à proposer, pas d’autre explication. Leur point de vue est donc difficile à argumenter. Ce qui est sûr, c’est que pour tous ces gens le traumatisme reste encore très vif.

 

4. Votre documentaire raconte le déroulé de cette tragique journée heure par heure. Aviez-vous cette idée dès le départ ou est-elle venue au fur et à mesure ? 

C’était notre idée de départ. On voulait essayer de se replonger dans le présent de la catastrophe, de la raconter en temps réel du point de vue de ceux qui l’ont vécue. On voulait montrer leurs dilemmes, les obstacles qu’ils ont rencontrés, leurs succès aussi. Et surtout, on voulait mettre en évidence à quel point le temps était compté. Il y a quelque chose d’assez fascinant dans la façon dont tout à coup, une ville entière peut passer de la normalité au chaos. L’affaire AZF, plus que n’importe quelle catastrophe récente, est une tragédie où non seulement il y a eu une crise mais aussi une perte totale de repères. C’est notamment ce que raconte le chef des pompiers de l’époque, le colonel Fisicaro. Les pompiers sont formés à la gestion de crise, aux catastrophes d’envergure, pour lesquelles ils ont un certain nombre de plan d’actions auxquels ils sont préparés. Seulement, dans le cadre de l’explosion d’AZF, c’était tellement de l’ordre de l’inimaginable qu’aucun plan d’action n’était valable. Tout était détruit, il n'y avait plus de point d'accès, plus rien. Il a fallu qu’ils improvisent complètement. C’est ça qui était frappant et c’est pour cette raison qu’on a voulu se concentrer heure par heure, et même minute par minute, sur les instants qui ont suivi l’explosion. 

 

5. Parmi les personnes interviewées, il y a à la fois des survivants, des juristes, des secouristes, des journalistes… ce qui permet au doc d'exposer plusieurs angles intéressants. Est-ce que le fait qu’ils aient vécu l’accident de différente manière, de différents endroits, change quelque chose dans leur façon de raconter l’histoire ? 

Oui, et je crois que c’est tout l’intérêt de ce genre de documentaire. Quand on entend parler d’une catastrophe ou d’un évènement historique à l’école, il y a toujours une histoire très lisse. Or, quand on se plonge à l’intérieur d’un évènement et en particulier d’une catastrophe comme celle d’AZF, on se rend vite compte qu’il a des points de vue divergents. Les gens ont des interprétations et des explications différentes de ce qu’il s’est passé, et ce au moment-même de de l'explosion. Quand on les entend parler de ce qu’il s’est passé à 10h17 le 21 septembre 2001, on n’a pas l’impression qu’il y a une mais douze explosions différentes. Certains ont entendu une seule détonation, d’autres deux ; certains ont vu certaines choses et d’autres des choses qui ne correspondent pas du tout… l’idée, c’était donc d’essayer de faire dialoguer ces points de vue. Il n’y a pas d’objectivité avec ce genre d’évènement, ce ne sont que des subjectivités qui s’entrechoquent et qu’on doit confronter les unes aux autres pour essayer de restituer la réalité. 

 

6. “AZF : Au cœur du chaos” donne un grand nombre d’explications sur les causes et risques d’une explosion liée au stockage de nitrate d’ammonium. Est-ce que vous pensez que, 6 mois après l’énorme déflagration qui a eu lieu à Beyrouth, votre documentaire pourrait faire prendre conscience aux français des risques que représente cette substance chimique ?

S’il est vrai que les risques liés au nitrate d’ammonium restent très actuels, il est complexe de tirer une véritable leçon de l’explosion d’AZF. La loi Bachelot, qui régule la production du nitrate, a été votée en 2005 mais beaucoup de gens que j’ai rencontré s’accordent à dire que cette loi est loin d’être suffisante. Selon eux, les industriels continuent à prendre des risques et les impératifs de sécurité liés au stockage restent très dépendants des enjeux économiques. En revanche, il y a une chose que j’ai trouvé intéressante. On pense toujours au risque lié à la production, à sécuriser ces ateliers-là en priorité, mais l’explosion d’AZF ne s’est pas produite dans un atelier de production ; elle est partie d’un entrepôt de stockage, un vieux hangar au nord de l’usine où personne ne mettait les pieds et où on faisait du recyclage. C’est ce changement de perspective que j’ai trouvé étonnant. Parfois, les accidents se produisent là où on les attend le moins et personne n’a reproché à l’usine AZF d’avoir été imprudente sur la production puisqu’il y avait des protocoles très stricts. 

  

7. Quels sont les conseils que vous donneriez aux jeunes qui ont envie de réaliser des documentaires mais qui n’osent pas se lancer ?

Mon conseil, c’est de ne pas avoir peur de ne pas être dans le monde de l’audiovisuel ou de la réalisation. Les outils existent et sont bien plus accesibles qu'avant. Si on a envie de le faire, et qu’on en a l’énergie, on peut apprendre énormément de choses en étant autodidacte. Ça ne veut pas dire que tout le monde peut devenir documentariste, mais que n’importe qui ayant une histoire intéressante à raconter est libre de le faire pour peu qu’il ait la volonté d’apprendre. Les histoires les plus émouvantes, les plus touchantes, et même parfois les histoires qui peuvent avoir du suspens ou une tension dramatique, sont tout autour de nous. N’importe quelle histoire a en elle une universalité, il n’y a pas besoin d’aller chercher un évènement comme l’explosion d’AZF, qui a impacté toute la population française, pour créer de l’émotion. Le plus important quand on veut réaliser un documentaire, c’est de ne rien s’interdire et de s’autoriser soi-même à s’en sentir légitime.

AZF : Au coeur du chaos, un documentaire National Geographic disponible avec CANAL+.

Réalisé par Simon Kessler, mis en scène par Stéphane Rybojad et produit par Thierry Marro (Memento), Pauline Dauvin et Kevin Deysson pour National Geographic France.