« La fin du placard », l’épopée pour dépénaliser l’homosexualité en France

Posté par Alexis Lebrun le 18 juin 2022
On fête cette année le quarantième anniversaire de l’abrogation de la dernière loi ouvertement homophobe. Pour l’occasion, le réalisateur Olivier Ghis revient dans un documentaire passionnant sur plusieurs décennies de lutte du mouvement LGBTQI+ pour mettre fin aux discriminations visant les homosexuels.
Vichy, ou l’apologie de l’homophobie

On le sait, le régime de Vichy était antisémite et collaborationniste. Mais ce que l’on sait un peu moins, c’est que sa devise tristement célèbre « travail, famille, patrie » visait aussi les homosexuels. Le documentaire le rappelle : dans la France du maréchal Pétain, il est primordial de se marier avant d’avoir si possible de nombreux enfants. L’homosexualité est donc absolument honnie. Et cela se manifeste en 1942 avec notamment la mise en place d’un âge de majorité sexuelle plus tardif pour les homosexuels (21 ans). En-dessous de cette limite, toute relation homosexuelle est pénalement condamnée.

Et la chute du régime de Vichy ne signifie absolument pas la fin de ces mesures homophobes. Car la France de l’après-guerre est extrêmement conservatrice voire viriliste – il faut encourager à tout prix la natalité –, ce que le documentaire rappelle à l’aide d’archives hallucinantes où des citoyens disent ouvertement tout le mal qu’ils pensent de l’homosexualité face à la caméra. Le retour de De Gaulle en 1958 n’y change rien et enfonce même le clou en décidant d’une nouvelle mesure discriminante : une peine doublée pour « outrage public à la pudeur » lorsqu’il s’agit de rapports homosexuels.

Les années 1970, le vent du changement

Cette hostilité se retrouve bien sûr partout dans la société des années 1960, où les homosexuels sont encore condamnés à rester invisibles et dans le placard. En interviewant plusieurs militants ayant grandi à cette période, le documentaire rappelle qu’être homosexuel en public était alors dangereux : on fuyait les arrestations de la police et les passages à tabac infligés par des individus ou des groupes homophobes organisés qui « cassent du pédé » et ne sont ensuite pas poursuivis malgré les plaintes. Après des débuts très policés – le documentaire revient sur la naissance du groupe Arcadie, première association homosexuelle de France – où l’essentiel reste de ne pas faire de vagues dans la société, la lutte pour les droits connaît un tournant avec les événements de Mai 68.

Le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) apparaît ainsi en 1970, où des lesbiennes vont militer pour leurs droits comme pour l’avortement. Et en 1971, des militantes du MLF sont aux premières loges pour la création du FHAR (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire), mouvement éphémère – il disparaîtra en 1974 – mais flamboyant qui se distinguera par plusieurs actions spectaculaires contre l’homophobie, et racontées dans le documentaire. Mais tout n’est pas rose pour autant : il y a des oppositions entre féministes lesbiennes et militants gays, et surtout, l’homosexualité est encore très mal perçue au sein des grandes organisations de gauche de l’époque, le PCF et la CGT en tête.

Mitterrand au pouvoir, un nouvel espoir

Heureusement, après les espoirs déçus des années Giscard, la décennie suivante commence par une bonne nouvelle : grâce à Henri Caillavet, l’article du code pénal entré en vigueur sous De Gaulle et évoqué plus haut est supprimé en 1980. Les militants homosexuels réunis notamment au sein du CUARH (Comité d'Urgence Anti-Répression Homosexuelle) créé en 1979 ne comptent pas s’arrêter là, et ils profitent de l’imminence de l’élection présidentielle pour faire du lobbying auprès de François Mitterrand et de son entourage. Ce sont les années du Palace, club parisien mythique, racontées par Jack Lang dans le documentaire. Quelques jours avant l’élection, un défilé rassemble 10 000 personnes dans une « Marche nationale pour les droits et les libertés des homosexuels et des lesbiennes ». C’est historique : on n’a jamais vu autant de gays et de lesbiennes dans les rues de Paris. L’époque est à la libération et à la sortie du placard avec l’ouverture des premiers bars gays dans le Marais.

Et alors que la population reste très majoritairement hostile à l’homosexualité – qui restera classée comme une maladie mentale par l’OMS jusqu’en 1990 –, François Mitterrand tient ses promesses et prend de premières mesures en faveur des homosexuels après son élection au printemps 1981. L’immense militante féministe Gisèle Halimi défend à l’Assemblée nationale la dépénalisation totale de l’homosexualité, soutenue par le garde des Sceaux Robert Badinter (longuement interviewé dans le documentaire), dont le discours est applaudi à la stupeur générale. Malgré l’opposition tenace du Sénat et de la droite, le texte est finalement voté en 1982. Mais le documentaire le rappelle dans sa conclusion, la fête est malheureusement de courte durée pour le mouvement homosexuel. Le sida fait son apparition et fauche toute une génération, et l’avancée des droits des homosexuels incite les homophobes à sortir du bois pour défiler contre ces avancées, préfigurant les mouvements d’opposition au PACS (1999) puis au mariage pour tous (2013). Mais c’est une autre histoire…

Homosexualité : la fin du placard, un documentaire disponible sur PLANÈTE+.