Gomorra a changé pour de bon la vision de la mafia dans la fiction

Posté par Alexis Lebrun le 5 janvier 2022
Dans les séries comme dans les films centrés sur la mafia, il y aura un avant et un après Gomorra. En l’espace de cinq saisons, la création de Roberto Saviano a irrémédiablement imposé une nouvelle façon de dépeindre le quotidien violent des membres de la mafia et les conséquences de leurs actions. Alors que Gomorra vient de faire ses adieux avec un final aussi spectaculaire que crépusculaire, retour sur l’empreinte laissée par une série à nulle autre pareille.
L’ambition du réalisme

C’est la caractéristique la plus distinctive de Gomorra. Adaptée du roman éponyme de Roberto Saviano – qui avait déjà donné lieu à un remarquable film de Matteo Garrone en 2008 –, la série a toujours eu pour but de montrer la réalité des actes de la Camorra, et le quotidien des habitants qui la côtoient à Naples. Pour cela, elle a pu compter sur la contribution de Saviano lui-même au scénario de la série, et sa connaissance de la mafia napolitaine n’est plus à prouver : il vit en exil et bénéficie d’une protection constante depuis plusieurs années, en raison de la précision de sa dénonciation du milieu mafieux.

Même si la série est une fiction et ne peut évidemment pas prétendre être un documentaire, elle s’en approche dans son ambition : précédée de recherches très importantes, elle a tout fait pour être la plus réaliste possible dans la façon dont elle met en images les mafieux napolitains, au point d’être parfois comparée à The Wire (OCS) ou The Shield (CANAL+), deux références absolues des séries américaines en matière de représentation crédible de la violence et de la corruption du réel. Dans la même logique, l’humour est totalement absent de Gomorra, ce qui la différencie très nettement de la pierre angulaire des séries sur la mafia : Les Soprano (OCS).

La recherche de l’authenticité

Et cela passe par une obsession pour le détail. Tournés au cœur même du territoire de la Camorra, les épisodes de la série ont fait découvrir au grand public l’architecture très particulière des grands ensembles délabrés de Naples, à tel point qu’ils ont depuis été utilisés comme décors pour plusieurs clips de stars du rap français. Mais la recherche d’authenticité de Gomorra a bien sûr été plus loin, puisque la série a recruté les habitants du coin comme figurants, ce qui a déclenché un certain nombre de polémiques en Italie. À l’écran, c’est pourtant cette immersion au milieu de la population vivant quotidiennement au contact de la mafia qui fait tout le sel de Gomorra.

Bien entendu, cette plongée dans une réalité sociale souvent très dure ne fonctionne que si l’on regarde la série en version originale, pour apprécier les dialogues des acteurs – professionnels, eux – en napolitain, puisqu’ils sont souvent originaires de la ville, comme Salvatore Esposito. Et grâce aux recherches évoquées plus haut, les acteurs ont pu adopter le comportement et les habitudes des vrais mafieux, ce qui se voit notamment dans les tenues vestimentaires et les décors intérieurs choisis. Pour le dire autrement : ici, ce n’est pas la fiction qui inspire la réalité, mais l’inverse.

La banalité de la violence

On dit d’ailleurs souvent qu’après la sortie du Parrain de Francis Ford Coppola (1972) ou du Scarface de Brian de Palma (1983), beaucoup de gangsters ont voulu imiter l’apparence vestimentaires des personnages mafieux de ces films. Bien sûr, même si ces références sont aujourd’hui parmi les plus célèbres de la culture populaire, elles présentent une vision américaine assez stéréotypée de la mafia.

De même, la manière très spectaculaire dont ces longs-métrages montrent la violence contribue à la tenir à distance de la réalité. Là encore, Gomorra se distingue en mettant en évidence une violence certes parfois stylisée, mais aussi souvent tristement banale dans son exécution et sa répétition, ce qui obéit aussi à l’obsession du réalisme évoquée plus haut. Les scènes les plus choquantes de la série le sont parce que la violence est crédible, voire viscérale et surtout pas mise à distance par la réalisation.

La froideur de la réalisation

Gomorra n’a donc rien à voir avec l’esthétique hollywoodienne flamboyante de la mafia fantasmée dans les films de Coppola ou Scorsese, et ce n’est pas forcément une mauvaise chose. La série s’en démarque encore dans sa photographie, qui au-delà des scènes sanglantes déjà évoquées, est immédiatement reconnaissable pour sa froideur. Dès la première saison, le réalisateur italien Stefano Sollima a posé les bases du style Gomorra, caractérisé par cette lumière à mi-chemin entre le vert et le bleu, où seuls des néons viennent éclairer une atmosphère la plupart du temps très sombre, en cohérence avec la noirceur de l’écriture et la morosité du quotidien dépeint.

Au fil des saisons, on a également pris l’habitude de ces longs plans aériens chorégraphiés accompagnant les trajets en voiture des personnages, et qui précèdent souvent des règlements de comptes filmés eux aussi de façon clinique, presque sèche. À l’image de l’ultime rebondissement de la dernière fusillade de la série avec Ciro et Gennaro, qui illustre aussi à merveille le point précédent sur la banalité de la violence. Une chose est sûre : après avoir achevé de visionner de Gomorra, vous ne porterez probablement plus jamais le même regard sur la mafia et les fictions qui s’y intéressent.

Gomorra saisons 1 à 5, disponibles sur CANAL+.