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FERRY BAD TRIP

Posté par Renaud Villain le 12 janvier 2022
« J’ai décidé de partir dans une ville française où je n’ai aucune attache pour chercher anonymement du travail. (…) J’avais décidé d’arrêter le jour où ma recherche aboutirait, c’est-à-dire celui où je décrocherais un CDI. » Avant-propos de « Le quai de Ouistreham », Florence Aubenas (Editions de l’Olivier – 2010)

C’est le réalisateur Cédric Kahn qui le premier repère ce livre-enquête de la journaliste Florence Aubenas sur le travail précaire des femmes de ménage, notamment sur les Ferries à quai à Ouistreham. Il évoque l’idée d’en faire un film à Juliette Binoche, mais doit faire marche-arrière par la suite car l’auteure ne souhaite pas céder ses droits pour une adaptation cinématographique. Juliette Binoche :

« En lisant le livre, je me suis dit, mais c’est impossible, il faut absolument faire le film, on ne peut pas ne pas le faire… Et donc j’ai appelé Florence et elle m’a dit « Ecoute c’est non !, mais si Emmanuel Carrère veut bien faire l’adaptation pour le cinéma, je serai d’accord ». Donc j’ai appelé Emmanuel. Il est venu me voir, j’étais au théâtre à ce moment-là, on a dîné ensemble et il était assez surpris de la demande… »

Emmanuel Carrère est lui aussi un écrivain, un journaliste et un cinéaste. Le choix fait sens. Juliette Binoche convainc donc le cinéaste et lui propose même de devenir productrice du film. Réponse de l’intéressé : « Non ». Un peu estomaquée et dépitée, Juliette Binoche comprend parfaitement la volonté du réalisateur de rester totalement indépendant. « Ca m’a rappelé l’humilité et en fait c’est exactement ce qu’il me fallait pour aborder ce rôle », dit-elle.

Pour Emmanuel Carrère, le sujet de « Ouistreham » l’a tout de suite séduit. 

« C’est un tableau du monde du travail précaire, enfin de ce qu’on appelle les invisibles de la société que le film essaye de rendre visibles. Il y a quelque chose dont on a beaucoup parlé au début de la pandémie et du premier confinement, tout à coup on s’est mis à faire la distinction entre les activités ou les métiers essentiels et pas essentiels avec la pente quand même très dangereuse qui consiste à dire bon il y a des gens essentiels et d’autres qui sont moins essentiels… Les gens qui ont fait le ménage, qui fait que l’endroit où on est en train de se parler est propre, bien aménagé et tout ça, eux sont absolument essentiels à la société. »

Pour incarner ces « invisibles » qui courent non pas après un emploi fixe (le graal !) mais après des heures de ménage morcelées dans la journée, très tôt ou très tard, dans des conditions précaires et difficiles, le réalisateur a tout de suite pensé à s’entourer d’acteurs non-professionnels. C’est ainsi qu’Hélène, Léa, Evelyne, Patricia, Emily et Didier ont été repérés, l’une dans une boîte d’interim où elle déposait sa feuille d’heures, une autre dans un tabac, ou encore un autre dans un restaurant ouvrier.

Hélène Lambert : « Je suis anciennement agent d’entretien  Evelyne Porée : Pareil, j’étais agent de service « avant » ! Je suis en convalescence pour l’instant.  Hélène Lambert : Et moi, j’ai des soucis de santé donc je ne peux plus faire ce métier-là non plus.    Evelyne Porée : C’est usant… Moi j’ai fait six ans dans une société. C’est moi qui ai arrêté.  Hélène Lambert : Moi, j’ai fait trois ans.  Evelyne Porée : C’est ce métier-là qui m’a bousillé l’épaule. » o
Patricia Prieur :« Les conditions des personnages que Florence Aubenas décrit je les ai connues. J’ai eu la chance d’être à cette époque mariée parce qu’avoir ce genre de situation seule on ne s’en sort pas, j’aurais été dans les mêmes conditions du film, j’aurais été dans la précarité : une femme de ménage seule ne s’en sort pas. » Didier Pupin: « J’ai une compagne qui fait le même métier que les filles, donc je vois bien la pénibilité, la fatigue du soir, tout ce qui va avec quoi. Il y a des métiers pénibles, le bâtiment (secteur dans lequel travaille Didier) en est comme les métiers de femmes de ménage. Avec le Covid on leur a demandé de faire plus plus… Ca, ça ne rentre pas dans leur feuille de paye. C’est du toujours plus plus plus mais voilà… Patricia Prieur : On aime son travail ! Didier Pupin : Bien sûr il faut manger, il faut gagner sa vie ! »

Certaines de ces actrices débutantes ont connu Florence Aubenas dans son enquête immersive ce qui apporte une touche supplémentaire de réalisme.

Emily Madeleine : « Je travaillais à l’époque en emploi étudiant sur les cars ferries quand Florence Aubenas est venue en immersion. J’en avais entendu parler mais sur le coup je n’ai pas du tout fait le rapprochement. Vu que c’est un emploi où il y a beaucoup de monde qui vient, souvent en turn over, elle a fait comme tout le monde elle a suivi le mouvement et à aucun moment on ne s’est douté de quoique ce soit. En fin de compte elle était vraiment comme nous. Elle était amicale, moi je me souviens qu’elle avait des mots gentils envers moi. Elle était proche de nous, elle ne s’est pas mise dans son petit coin, en train d’observer tout le monde, elle s’est vraiment mélangée à nous. C’était une collègue ! »
Evelyne Porée : « J’ai connu Florence Aubenas quand elle est rentrée en immersion pour écrire « Le quai de Ouistreham ». J’étais sa cheffe d’équipe. Donc on a travaillé ensemble sur le camping. Je ne l’ai pas reconnue. J’aurais dû parce que je sais qui est Florence Aubenas et puis bon voilà, une amitié est née. C’était très fusionnel entre nous. Après elle a arrêté et elle est revenue quelques mois après sur le site où je travaillais pour me dire que voilà, en fin de compte elle avait écrit ce livre. Elle ne voulait pas que je l’apprenne par la presse et elle m’a donnée en fin de compte le premier exemplaire du livre dédicacé et bon là, j’étais sur le cul ! »

Mais toutes les anciennes collègues de Florence Aubenas n’ont pas forcément apprécié figurer dans son livre, même si les noms avaient été changés…

Evelyne Porée : « Il y en a qui lui ont tourné le dos, notamment beaucoup de filles du Ferry, parce que moi, je n’ai pas travaillé sur le Ferry…Mais moi, non, j’ai trouvé ça super ce qu’elle a fait : dénoncer la pénibilité de notre travail qui n’est pas reconnue, c’était le but ! Il y en a qui l’ont mal pris après je peux comprendre. »

Est-ce que les conditions de travail ont changé depuis l’écriture de ce livre ou bien les lignes vont-elles bouger à la sortie du film en salles ? Difficile à dire… Mais pour Juliette Binoche, qui défend l’idée que « Ouistreham » est un film politique, et qui ne cache pas sa sympathie pour le mouvement des gilets jaunes, ce film sort à point nommé. 

Juliette Binoche : “Ces femmes courent vraiment les heures, c’est-à-dire qu’une heure, deux heures supplémentaires de travail leur permet de survivre donc quand elles ne peuvent pas faire leur travail c’est extrêmement difficile pour elles ou pour eux de survivre. Donc leurs conditions de travail sont encore pires que les gilets jaunes. »

Et pour les non-acteurs, quelle suite après le film ? 

Patricia Prieur : « La société qui m’emploie a fait signer une charte et maintenant je travaille en même temps que les personnes de la société. C’est-à-dire que je ne commence plus à 5 heures du matin, je ne finis plus à 19h le soir, je ne travaille plus les jours fériés, les samedis après-midi. Je travaille du lundi au vendredi. Mon entreprise de nettoyage l’a proposé au client. Et le client était pour parce que le président offrait une boîte de chocolats pour Noël à quelqu’un qu’il ne voyait jamais. Je heureuse, je suis épanouie… Je vais dire que je suis une « femme de ménage fonctionnaire ».
Léa Carne : « ça m’a apporté énormément. Ça m’a apporté avant et ça va m’apporter après. Ca m’a apporté le fait de vouloir autre chose dans ma vie que d’être traitée comme certaines personnes me traitaient dans les conditions du travail et ça m’a permis aujourd’hui de savoir ce que je veux par la suite et ce que je ne veux plus. »

Si toute l’équipe du film, professionnels et amateurs, n’a pas pantouflé pour arriver au bout de ce film engagé, Emmanuel Carrère va pouvoir se reposer un peu. Ses actrices lui ont offert une paire de charentaises comme cadeau de fin de tournage. 

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