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EXTRAIT DE LA GRANDE INTERVIEW DE FABIEN NURY

Fabien Nury est auteur en bande dessinée et audiovisuel. Il a signé entre autres « Il était une fois en France », «Tyler Cross », « L’homme qui tua », « Chris Kyle » et « La mort de Staline », adapté au cinéma par Armando Iannucci en 2018.  En 2017, Fabien Nury crée pour CANAL+ la série GUYANE, écrit les huit épisodes de la saison 1 et réalise le dernier.
Depuis, il se consacre à PARIS POLICE 1900.

POURQUOI AVOIR CHOISI DE SITUER L’INTRIGUE EN 1899 ?

J’avais croisé Lépine dans mes recherches pour des projets antérieurs et j’avais en tête qu’il avait été rappelé en urgence en 1899 au moment du procès de Rennes, c’est-à-dire au climax de l’Affaire Dreyfus. Cela en faisait un super protagoniste : un homme du passé, du 19e siècle, mais avec une vision de l’avenir. Il y a le concours Lépine qui l’a rendu célèbre, mais je voulais dépasser ce pittoresque pour montrer un autre aspect de son attachement au progrès comme le déploiement du téléphone dans les services de police. Parallèlement, j’ai découvert les tarés antisémites du journal L’Antijuif, Fort Chabrol et ses 38 jours de siège. Historiquement, je ne pouvais pas trouver plus fort : Lépine, c’est comme le vieux shérif qu’on rappelle au moment de la crise et qui va affronter l’Al Capone antisémite. Il y avait dans la réalité historique une dramaturgie dont je pouvais me servir.

LA FICTION EST TISSÉE AU PLUS PRÈS DE LA TOILE HISTORIQUE…

Je préfère extrapoler qu'inventer. Quand j’ai proposé à CANAL+ d’articuler la série autour du préfet Lépine, Vera Peltékian, responsable de la fiction, a posé une seule question que j’ai trouvé super : où est notre Dahlia noir ? C’est CANAL+ qui a demandé d’insérer une enquête criminelle avec des policiers dans la série historico-politique. Dans les journaux de l’époque, j’ai trouvé une affaire non résolue d’avril 1899 : l’affaire de la « valise sanglante », un corps mutilé retrouvé flottant dans la Seine. Et comme cette affaire était restée irrésolue, je pouvais broder ma propre résolution et la lier par la fiction à l’histoire du Fort Chabrol.

AUTOUR DE CETTE VALISE SANGLANTE ET DE LÉPINE, SE CROISENT TOUTES SORTES DE PERSONNAGES QUI ONT EXISTÉ : MARGUERITE STEINHEIL, LES FRÈRES GUÉRIN…

Oui, ils ont existé, mais je les traite comme des personnages de fiction. J’avais du grain à moudre avec mes personnages et j’étais plus à l’aise avec eux qu'avec des figures que j’aurais inventées. Puybaraud, le chef de la Sûreté, est un personnage réel, les Guérin aussi et évidemment le député Drumont. Mais chaque fois, c’est un peu faux, un peu vrai. Il y a juste des points saillants de leur histoire personnelle que je garde.

COMME L’OUVERTURE DE LA SÉRIE SUR LA MORT DE FÉLIX FAURE

D’emblée, je me suis dit que cela ferait une introduction forte et pertinente pour deux raisons : elle est cocasse et elle a de graves conséquences. Il s’agissait de retourner l’archétype de l’homme de pouvoir et de la fellation. Le gars meurt et la femme devient l’héroïne. C’était lui le figurant. Ce décalage du regard m’intéressait. Je connaissais la blague de Clémenceau : « Il voulait être César et il ne fut que Pompée » et le surnom de très mauvais goût « pompe funèbre », dont avait hérité Marguerite Steinheil qui a été impliquée des années plus tard dans une affaire criminelle. Elle avait donc un destin pour devenir héroïne de série sur plusieurs saisons.

TOUT EN PRENANT ACTE DE CETTE DICTATURE MASCULINE DANS LA FRANCE DE 1899, VOUS METTEZ EN SCÈNE DES HÉROÏNES QUI CHACUNE À LEUR MANIÈRE AVANCENT LEURS PIONS.

Je me suis demandé s’il y avait des femmes à la préfecture de police à cette époque, mais il n’y en avait pas avant 1914, quand elles ont remplacé les hommes envoyés au front. Quant aux premières femmes inspecteurs de police, il faut remonter à 1972. Autrement dit, il y a eu des hommes sur la lune avant qu’il y ait des femmes dans la police, en France… Ça laisse rêveur. Tout ce que je trouvais allait dans le même sens d’une injustice généralisée : par exemple, les constats d’adultère insensés, avec la possibilité de répudier une femme infidèle, alors qu’il y avait des bordels dans tout Paris. On sait que les femmes n’avaient pas le droit de vote avant 1944. En leur enlevant ce droit, on leur en enlevait d’autres : être avocate, exercer de nombreuses professions, entrer à la Bourse et à l’Assemblée Nationale… Quand une catégorie de la population a moins de droits qu’une autre, cette catégorie est immédiatement exploitée par l’autre, économiquement, socialement, sexuellement. J’ai voulu en parler. Comme avec Jeanne Chauvin, la première avocate de France. Là encore, je me suis permis de jouer avec les archétypes. Des personnages d’avocates, on en a vu plein dans les séries. Mais elle, lorsqu’elle annonce au commissariat « Je suis avocate », cela fait rire tout le monde. Sans faire un récit à proprement parler militant, il y avait la possibilité de développer des personnages pour traiter le sujet de la condition féminine, tout en suivant l’autre grand sujet de 1899 : la folie réactionnaire et ses pulsions de retour en arrière qui se fédèrent autour de l’antisémitisme.

VOUS AVEZ FAIT UN ÉNORME TRAVAIL DE DOCUMENTATION SUR L’ÉPOQUE

J’ai avalé des milliers de pages pour me nourrir et ne pas tomber dans les clichés. Dans ce genre de récit, la vérité est dans les détails. Les résumés ne vous donneront que des idées trop vagues. Avec la BD, j’ai pris l’habitude de me documenter. Sur PARIS POLICE 1900, ce travail m’a occupé quasiment toute la première année. Mais ça m’a permis de trouver des scènes auxquelles je n’aurais jamais pensé. Par exemple, je me demande s’il y avait du trafic de drogue en 1900. J’apprends que la drogue était légale. L’héroïne s’achetait en pharmacie. En creusant, je découvre que les bourgeoises se réunissaient et transformaient leur salon en salle de shoot en s’échangeant joyeusement les seringues. Je ne l’avais jamais vu à l’écran, j’ai eu envie de le montrer. C’est ce que j’aime dans les récits historiques : c’est pittoresque, vous êtes sur Mars, et c’est en même temps très proche de ce que l’on vit. On joue ainsi sans cesse sur ces deux cordes : proximité et éloignement.

À QUEL MOMENT COMMENCEZ-VOUS À TRAVAILLER AVEC LES RÉALISATEURS DE LA SÉRIE ?

J’ai écrit d’abord toute la trame et les premiers épisodes. Au quatrième, alors que l’univers était déjà bien cadré, on a recruté Julien Despaux. J’avais vu ses épisodes de la série ZONE BLANCHE que je trouvais hyper cinématographiques. Il avait réussi à y styliser les Vosges. Pour PARIS POLICE 1900, j’avais envie de format scope, de contre-jour, d’éclairage latéral, que ce soit un peu expressionniste. Julien avait le même terreau culturel que moi. On a très vite parlé des films de Bong Joon-ho, John Carpenter, Sergio Leone. Quand vous avez un langage commun de base, vous vous comprenez beaucoup mieux.

QUELLE A ÉTÉ LA DIRECTION ARTISTIQUE ?

Nous avons eu envie de traiter la Belle Époque comme l’époque victorienne en Angleterre : Sherlock Holmes et Jack l’Éventreur, c’est gothique et sombre. En France, l’imaginaire visuel de la Belle Époque restait à explorer. La Belle Époque, c’est le début du Théâtre de Grand-Guignol. Donc de la violence. C’est aussi l’époque où toute la population se passionne pour le fait divers sanglant. Quand Pierre Souvestre et Marcel Allain, les suiveurs d’Eugène Sue et de ses Mystères de Paris, racontent Fantômas, on s’est dit que cette époque se rêvait elle-même comme un feuilleton policier. Dès lors, on savait qu’on pouvait raconter cette série comme un feuilleton policier, haletant et d’une grande noirceur plutôt que comme une chronique nostalgique.

QUELLES ONT ÉTÉ VOS INFLUENCES ?

On a pioché dans 125 ans de polar à l’écran : les serials de Louis Feuillade comme Le docteur Mabuse de Fritz Lang, le gothique victorien et le réalisme poétique français des années 30-40, avec ses héritiers : le Julien Duvivier d’après-guerre, Jacques Becker et Henri-Georges Clouzot. Ou encore le polar coréen contemporain et le giallo italien. Nous avions un terrain de jeu où nous pouvions exprimer notre cinéphilie et nos goûts personnels. Sur le tournage, j’avais l’impression de retrouver la dynamique des séries B des années 40-50 : les débuts de Don Siegel, certains Fritz Lang américains. On passait par des détails pour évoquer l’ambiance et la période. Avec l‘obsession de toujours produire des contrastes pour ne pas se retrouver avec une suite de plans moyens et pour éviter l’académisme de la reconstitution.

LE RAPPORT AU CORPS ET À LA CHAIR EST IMPORTANT DANS LA SÉRIE ?

Dans la peinture d’époque, vous voyez à quel point le corps de la femme est au centre de l’imaginaire, comment ce corps est sublimé et dénudé. Et en même temps, il y avait des scènes d’autopsie atroces où la chair devenait viande avec l’indignité posthume du cadavre féminin nu soumis au regard masculin pseudo-scientifique. Je savais que les méchants, ce seraient La Ligue antisémite de France et les bouchers de la Villette. Qui dit bouchers, dit abattoirs donc viande. J’ai décidé d’utiliser ce motif prédatorial et violent de la viande, dès les premiers épisodes. Je savais qu’il serait en regard du cadavre démembré de la victime. Et qu’un enjeu de l’enquête policière ne serait pas seulement de redonner un nom à cette personne devenue cadavre, mais aussi un visage, une parole, une vie.

D’EMBLÉE, VOUS AVIEZ CHOISI DE NE PAS ENGAGER DE VEDETTES ?

On a fait un casting basé sur l’artistique pour ne pas déséquilibrer la dimension chorale du récit. Mais j’aimais aussi l’idée que les spectateurs voient des personnages sans reconnaître nécessairement des acteurs. C’est le cas de Marc Barbé qu’on n’identifie pas tout de suite en Lépine, alors qu’on l’a pourtant vu dans des tas de films et sur scène. On a privilégié les acteurs qui avaient une expérience de théâtre, parce qu’on avait des textes pas très naturalistes et que je voulais des gens à l’aise avec mes dialogues.

VOUS N’HÉSITEZ PAS À FAIRE DE LA COMÉDIE NOIRE AVEC L’HISTOIRE…

Je sais qu’on peut parler sérieusement de l’Histoire sans avoir un ton sérieux. L’Histoire est ludique, c’est un terrain de jeu. Ensuite, ça devient assez instinctif. Les idées qui me venaient étaient parfois satiriques et marrantes et je ne voyais aucune raison de les censurer. L’humour noir de la chanson des Morpions, je le retrouve partout. Tous les tyrans sont grotesques et terrifiants. Leur caractère grotesque ne les rend pas moins dangereux. Surtout lorsqu’ils sont très entourés, comme les Guérin qui ont plein d’amis et de soutiens. De manière générale, je suis convaincu que le réalisme nous impose une part de comédie. Ce refus de l’esprit de sérieux était un de nos grands principes. On se devait d’être à la hauteur de la réalité épique de cet été 1899 en France. D’un point de vue politique, quand je regarde 120 ans en arrière et que je vois des horreurs comme la dictature masculine, la haine antisémite et la misère sociale, ça me rend presque optimiste. On a survécu à tout cela. Même si les violences policières dans la série trouvent un écho dans l’actualité d’aujourd’hui. D’un côté, ces gens nous paraissent très loin de nous avec leur Assemblée nationale qui comprend 23 députés antisémites et 80 nationalistes purs. De l’autre, ils ont des problèmes qui rejoignent les nôtres. Quand on fait un film historique, on brosse toujours un portrait de son époque, qu’on le veuille ou non.

POURQUOI AVOIR CHOISI DE RÉALISER LE DERNIER ÉPISODE ?

J’aime bien dire au revoir, l’histoire se termine, on donne des nouvelles de tout le monde. C’est comme un cycle romanesque qui se referme. Je n’avais aucune envie de terminer sur un personnage suspendu à la fenêtre en disant aux gens : « à l’année prochaine si tout va bien ».

ET QUID DE LA SAISON 2 JUSTEMENT ?

Je travaille dessus, elle se passera en 1905, donc six ans plus tard. Les personnages ont tous beaucoup changé et ce sera une autre histoire.

Interview de Philippe Rouyer