Pourquoi il faut voir Yellowjackets, la série la plus fascinante du moment

Posté par Alexis Lebrun le 18 février 2022
À la surprise générale, cette nouveauté de Showtime – disponible sur CANAL+ – est devenue un véritable phénomène aux États-Unis lors de sa diffusion il y a quelques semaines. Mais il suffit de visionner quelques épisodes de Yellowjackets pour comprendre les raisons du succès de cette série aussi addictive qu’énigmatique et effrayante.
Une adaptation adulte et audacieuse de Sa Majesté des mouches

On le sait bien, porter à l’écran un grand nom de la littérature populaire est un exercice périlleux, et cela vaut bien sûr pour le roman de William Golding, qui est un immense classique. Ashley Lyle et Bart Nickerson (les deux créateurs et scénaristes principaux de Yellowjackets) ont donc été bien inspirés de faire un gros pas de côté en adaptant très librement Sa Majesté des mouches. Ici, les enfants anglais du roman sont en effet remplacés par des lycéennes footballeuses dont l’avion s’est écrasé dans le froid de la forêt canadienne, et non sur une île déserte. On reviendra plus bas sur l’intérêt de la dimension genrée de la série, mais il faut déjà signaler que contrairement au roman, Yellowjackets n’est pas du tout pour les enfants.

Certes, Sa Majesté des mouches contient une certaine dose de violence, mais la série de Showtime propose une vision beaucoup plus adulte de la survie en milieu hostile, un choix rendu en bonne partie possible par l’âge des personnages. Bref, Yellowjackets est une adaptation gore, flippante, et qui ne lésine pas non plus sur les scènes de sexe. Ce n’est pas pour rien si son titre fait référence à de dangereuses guêpes et pas à des mouches inoffensives...

Une multitude de temporalités

Mais ce qui fait tout le sel de cette série, c’est d’abord l’ambition de son scénario. Car Yellowjackets ne se contente pas d’une seule temporalité, mais oscille constamment entre deux époques, voire trois ou quatre selon les épisodes. Il y a d’abord l’année 1996, qui correspond au crash de l’avion, et où les héroïnes lycéennes ont manifestement dû commettre des choses atroces pour survivre, puisqu’elles ont été livrées à elles-mêmes pendant 19 mois. Et puis il y a l’époque actuelle, où seules quelques-unes des footballeuses sont parvenues en vie. Pas question donc pour elles de révéler ce qu’il a fallu faire pendant ces 19 mois pour arriver là, mais nous ne sommes pas les seuls à mourir d’envie de le savoir.

Une fouineuse qui se prétend journaliste vient fouiller dans ce passé que les quatre héroïnes de la série préfèrent cacher et oublier, ce qui constitue évidemment une grave menace pour elles. Au fil des épisodes, Yellowjackets dévoile tout doucement des pièces du puzzle et multiplie les flashbacks et les flashforwards sans craindre de perdre le public en route. Et ça marche : la complexité de l’ensemble rend surtout accro et incite à revoir les épisodes, comme à l’époque de la diffusion de l’une des séries les plus importantes de l’histoire, et qui est aussi l’influence la plus évidente de Yellowjackets : Lost (Disney+).

Un mélange des genres au service d’une grande énigme

Mais ce n’est pas tout. Si la série de Showtime a passionné des millions de fans pendant plusieurs mois – la chaîne a eu la bonne idée de ne diffuser qu’un seul épisode par semaine –, c’est aussi parce qu’elle est très généreuse en mystères à résoudre, et le public s’en est donné à cœur joie pour échafauder toutes les semaines des théories plus ou moins folles, comme les Losties le faisaient il y a déjà quinze ans. La forêt où l’avion s’est planté cache en effet de drôles de symboles, et peut-être aussi quelques populations hostiles. On ne sait d’ailleurs pas très bien quelle est l’influence de tous ces éléments extérieurs sur le comportement de plus en plus choquant des survivantes du crash, dont on dira que le cannibalisme n’est pas le seul péché mignon, pour ne pas spoiler.

Yellowjackets nous tease très sérieusement avec une bonne dose de surnaturel et prend un malin plaisir à nous faire cauchemarder en mettant en scène ses personnages dans d'effrayants rituels nocturnes et costumés dès le premier épisode. La dimension survivaliste de la série se double ainsi d’une esthétique folk horror du plus bel effet, pour peu que vous ayez le cœur bien accroché. Plus généralement, Yellowjackets mélange les genres avec une facilité déconcertante : entre thriller psy, horreur gore et mystère surnaturel, au point de nous faire quasiment oublier qu’il s’agit d’abord d’un grand conte initiatique sur le passage à l’âge adulte et les traumatismes de l’adolescence au lycée.

Une formidable galerie de personnages féminins

Au-delà du suspense parfois difficilement soutenable de son intrigue, la série se distingue en effet par la qualité d’écriture de ses personnages – troisième point commun avec Lost –, souvent aussi fascinants que difficiles à aimer. Si les héroïnes de la série peuvent d’abord sembler un peu stéréotypées, il ne faut pas se fier aux apparences : Yellowjackets fait rapidement évoluer tout le monde dans des directions parfois très inattendues, en dessinant une galerie de personnages féminins originaux, complexes et avec des caractéristiques que l’on voit encore rarement à la télévision. En s’intéressant frontalement à la violence puis carrément à la sauvagerie et à la rage des femmes, la série s’attaque en effet à des tabous et des clichés selon lesquels « des femmes ne s’entretueraient pas comme des hommes dans une telle situation. »

Mais Yellowjackets ne se contente pas d’interroger la vision qu’a notre société de la violence des femmes : elle creuse très efficacement la question des traumatismes dans le temps, grâce à l’apport des multiples temporalités. Ancienne élève brillante et faire-valoir de la fille la plus populaire du lycée, Shauna est devenue une mère au foyer qui dissimule mal sa frustration avec une colère rentrée. L’ancienne punk un peu dark Natalie a toutes les peines du monde à se désintoxiquer de ses addictions (et à se débarrasser de son flingue), et la très ambitieuse Taissa rêve d’une grande carrière politique, mais son esprit de compétition est quasiment maladif. Quant à Misty, elle a beau ne pas payer de mine au premier abord, on réalise rapidement qu’elle dégage en fait une impression très menaçante.

Un casting et une bande-originale qui sentent bon les 90’s

L’ambition scénaristique de Yellowjackets fait que chaque héroïne est jouée par une actrice différente dans les deux temporalités (1996 et 2021), et ce pari risqué est aussi une réussite, tant la plupart des duos sont cohérents physiquement et en accord dans le jeu. La ressemblance entre la jeune Sophie Nélisse (La voleuse de livres sur Disney+), et la version adulte de Shauna jouée par une Melanie Lynskey (Mrs. America sur CANAL+ et Don’t Look Up : Déni cosmique sur Netflix) en grande forme est ainsi incroyablement troublante. Les fans des années 1990 se souviennent sûrement que Linskey a été révélée en 1994 dans le film Créatures célestes (Peter Jackson), soit à la même époque que Christina Ricci dans La Famille Addams (Barry Sonnenfeld, 1991) et Juliette Lewis dans Les Nerfs à vif (Martin Scorsese, 1991).

Et ce n’est sûrement pas un hasard si toutes ces actrices un peu culte de cette décennie ont été choisies pour incarner les héroïnes à l’âge adulte : Yellowjackets assume parfaitement son petit penchant nostalgique pour cette époque, reconnaissable aussi à la bande-originale très fournie de la série, qui fait la part belle aux stars du rock d’alors, comme Hole, PJ Harvey et Radiohead. Au passage, on en oublierait presque de mentionner que l’esthétique et la réalisation de Yellowjackets sont aussi particulièrement soignées. Nous ne sommes qu’en février, et on tient peut-être déjà la série de l’année.

 

Yellowjackets saison 1, disponible seulement sur CANAL+.