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PETIT PAYS : l’innocence d’un enfant à l’épreuve du génocide rwandais

Posté par Alexis Lebrun le 17 mai 2021
Adapté du best-seller de Gaël Faye, le dernier long-métrage d’Eric Barbier (2020) brosse le portrait sensible et tendu d’une famille confrontée à un drame inimaginable. Porté en grande partie par tout un groupe d’acteurs non-professionnels épatants, PETIT PAYS est le genre de film qu’on n’oublie pas.
Un drame familial et historique

PETIT PAYS est un long-métrage filmé à hauteur d’enfant : le personnage principal (Gabriel) est un petit garçon né d’un père français expatrié (Michel) et d’une mère rwandaise (Yvonne), qui vit une enfance heureuse en passant son temps avec ses amis. Il vit confortablement avec eux et sa sœur Ana au Burundi, un pays africain frontalier du Rwanda, où son père chef d’entreprise a installé son business et vit entouré de domestiques. Mais le confort matériel ne fait évidemment pas tout : le couple parental est au bord de l’explosion. Et surtout, nous sommes en 1993, à la veille d’un événement historique tristement célèbre du vingtième siècle : le génocide des Tutsis au Rwanda, une population dont fait partie la mère de Gabriel.

Le film d’Eric Barbier montre comment cette famille vit de l’intérieur l’angoisse d’une situation qui dégénère rapidement : d’abord avec une guerre civile entre Hutu et Tutsis au Burundi, puis avec l’assassinat des présidents du Rwanda et du Burundi, qui marque le début d’un génocide pendant lequel près d’un million de Tutsis sont massacrés en à peine plus de trois mois. Un crime contre l’humanité qui va avoir des conséquences irréversibles pour Gabriel et sa famille, dont le parcours permet de mettre un visage sur les populations touchées par ce génocide, au-delà de la réalité des chiffres de cette horreur. Eric Barbier réussit à laisser cette dernière assez hors-champ visuellement, ce qui ne signifie pas que PETIT PAYS ne contient pas son lot de scènes très éprouvantes, bien au contraire.

Une adaptation convaincante

C’est l’un des romans marquants des années 2010. Sorti en 2016, PETIT PAYS est d’abord le premier ouvrage de l’artiste franco-rwandais Gaël Faye, qui a rencontré un vif succès public et critique en remportant notamment une ribambelle de prix mérités. Même s’il ne s’agit pas d’une histoire autobiographique à proprement parler, le livre est en partie basé sur les souvenirs de l’auteur. Et ce dernier a collaboré activement avec Eric Barbier pour la création de cette adaptation au cinéma, lui apportant notamment son expertise pour que le scénario et la reproduction du Burundi et du Rwanda de l’époque soient aussi justes que possible. Pour y parvenir, le réalisateur français a tourné sur place au Rwanda, et il a surtout été bien inspiré de s’entourer d’un casting majoritairement non-professionnel.

C’est le cas du jeune Djibril Vancoppenolle, remarquable dans le rôle principal. Certes, le père est incarné par une tête bien connue (Jean-Paul Rouve), mais il s’agit d’un personnage presque secondaire. L’actrice rwandaise Isabelle Kabano est l’adulte dont l’histoire est véritablement au cœur du film, et elle livre une interprétation sidérante en mère tiraillée entre un couple mixte défaillant et des racines rwandaises où l’impensable se produit. On retrouve également dans le film une actrice habituée à collaborer avec Eric Barbier, la franco-hongroise Veronika Varga, qui incarne cette fois une maîtresse d’école très touchante, après être apparue dans UN AIR DE LIBERTÉ (1994) et LE SERPENT (2006), deux projets précédents du réalisateur français.

Un terrain très délicat pour le cinéma

Fort logiquement, il a fallu quelques années avant que des films ne se risquent à aborder le génocide rwandais, dont la représentation dans la fiction pose forcément tout un tas de questions. En 2001, c’est le producteur rwandais Eric Kabera qui se lance le premier avec le réalisateur britannique Nick Hughes pour 100 DAYS, un projet d’autant plus chargé symboliquement qu’il a été tourné sur les lieux du génocide, et uniquement avec des habitants ayant survécu aux cent jours de massacres des Tutsis. 100 DAYS ouvre la voie à d’autres films, et dès 2004, Hollywood livre sa version de l’histoire avec le réussi mais controversé HÔTEL RWANDA (Terry George), dans lequel Don Cheadle incarne un patron d’hôtel ayant vraiment existé (Paul Rusesabagina), et qui a sauvé plus d’un millier de personnes promises à une mort certaine. Construit sur la figure très hollywoodienne du héros qui se distingue dans un drame insensé, HÔTEL RWANDA est porté par un excellent casting : Don Cheadle et Sophie Okonedo ont été nommés aux Oscars, tout comme le scénario du film.

Et si ce dernier fait le choix très compréhensible de laisser lui aussi la violence du génocide essentiellement hors-champ, le QUELQUES JOURS EN AVRIL (Raoul Peck) sorti par HBO en 2005 a fait l’inverse et constitue donc un visionnage très difficile, même si la performance d’Idris Elba en militaire rwandais tiraillé est difficile à oublier. Le film a en plus été tourné sur les lieux du génocide, contrairement encore une fois à HÔTEL RWANDA, filmé en Afrique du Sud. Sorti également en 2005, SHOOTING DOGS (Michael Caton-Jones) a lui aussi eu droit à un tournage sur les lieux d’un massacre (l’École Technique Officielle de Kigali), avec de surcroît des rescapés pour participer au film à divers postes… SHOOTING DOGS interroge l’inaction de la communauté internationale face au génocide, mais il n’a pas fait l’unanimité non plus avec ses partis pris scénaristiques notamment. Un écueil que PETIT PAYS a réussi à éviter, grâce au roman dont il est adapté et aux précautions – nécessaires – qu’il prend.

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