SIRĀT sur CANAL+ : explication de la fin du thriller explosif qui a secoué les spectateurs
Disponible sur CANAL+, SIRĀT d'Oliver Laxe ne laisse personne indifférent. Derrière son ambiance de road-movie sous tension et ses visions d'apocalypse se cache une œuvre mystique complexe qu'on décrypte ici. Attention, l'article contient des spoilers.
Un voyage sensoriel entre rave party et APOCALYPSE NOW
Tourné en Espagne, dans le sud du Maroc et en Mauritanie dans des conditions extrêmes, SIRĀT s'impose dès sa première scène comme une expérience purement sensorielle en nous plongeant au cœur d’une rave sauvage. Puis, tandis que les personnages s’enfoncent dans des montagnes arides et un désert étouffant, la musique électro continue d’accompagner la mise en scène vertigineuse d’Oliver Laxe.
Le film se transforme peu à peu en road-movie inquiétant avant d’embrasser pleinement sa part métaphysique. Ouvertement influencé par EASY RIDER et APOCALYPSE NOW, SIRĀT rappelle également, dans son ambiance et sa gestion du suspense, des œuvres radicales comme MAD MAX ou SORCERER (le remake américain du SALAIRE DE LA PEUR).
Mais malgré ses qualités plastiques évidentes, le long-métrage peut laisser perplexe sur le fond. Tout n’est pas si explicite, et beaucoup d’éléments sont sujets à interprétation.

Quel est le sens du mot "Sirāt" ?
Dans la tradition islamique, le Sirāt peut se traduire par "chemin" ou "voie". Il possède une double dimension : l’une physique, l’autre métaphysique et spirituelle. Le réalisateur précise d'ailleurs voir cela comme le "chemin intérieur qui te pousse à mourir avant de mourir". Une autre définition présente le Sirāt comme le pont suspendu qui relie symboliquement l’enfer et le paradis au-dessus du néant.
À cela s’ajoute une Troisième Guerre mondiale en toile de fond du long-métrage. C’est pour cette raison que les ressources sont si rares et qu’une armée patrouille aux frontières du Maroc. Mais en dépit de ce chaos ambiant, les personnages avancent avec un but précis.
Pour Luis, accompagné de son fils Esteban, c’est l’espoir de retrouver sa fille aînée. Pour le groupe de raveurs qu’il rejoint, c’est l’objectif d’atteindre une autre free party censée se tenir en Mauritanie. Pour ces raisons, ils sont prêts à prendre tous les risques et à emprunter un chemin dangereux qui va s'avérer être une véritable traversée de l’enfer, tant physiquement que psychiquement.
Attention la suite de l'article contient des spoilers.

Cette mort qui fait basculer dans l'individualisme
En effet, SIRĀT bouscule le spectateur par des drames violents qui surviennent presque sans raison, à commencer par la mort choquante du jeune Esteban. À partir de cet instant précis, le film bascule. La recherche de la fille de Luis n’a plus aucune importance. Accablé par le deuil, le père n’est plus qu’une enveloppe charnelle vide et refuse de communiquer.
C’est en le voyant partir seul dans le désert qu’on comprend l'opposition majeure que va dresser Oliver Laxe, entre l’individualisme et le bien commun. Car seul, Luis s’effondre et se dirige vers une mort certaine. Heureusement, le groupe de raveurs parvient à le localiser. C’est donc ensemble qu’ils reprennent leur route.
Cependant, après avoir été traversée par cette mort brutale d’Esteban, la cohésion de la bande s’effrite et chacun finit par céder à l’individualisme. Au milieu de nulle part, ils consomment des champignons et improvisent leur propre free party.
Contrairement à la scène d’ouverture, les corps ne sont plus serrés les uns contre les autres. Il n’y a plus de communion entre des centaines de personnes, mais uniquement six individus enfermés dans un trip purement personnel.

Le champ de mines : l'heure du sacrifice pour le bien commun
C’est alors que le drame frappe à nouveau, puisqu’une fille marche sur une mine et explose. Même sentence pour l’un des garçons qui tente de lui porter secours. Bloqué au milieu de ce champ de mines, le reste du groupe essaie d’abord de rester immobile. Envoyer leurs camions pour tracer un chemin s'avère inutile. Le seul moyen de s’en sortir est d'avancer et d’agir pour une cause commune.
C’est précisément ce que fait Luis en marchant droit devant lui. Même s’il avance une fois de plus seul, ce n’est plus par égoïsme, mais pour sauver les autres. Il n’a plus peur de mourir et sait que son potentiel sacrifice permettra d’offrir à ses compagnons un début de sentier sécurisé.
C’est parce qu’il est animé par cette intention purement altruiste qu’il n’explose pas, contrairement à celui qui tente de lui succéder sans cette même force d'esprit. Finalement, les deux derniers survivants parviennent à rejoindre Luis parce qu’ils restent soudés et s'entraident dans l'adversité.

Que signifie le dernier plan dans le train ?
Malgré le nihilisme apparent de son œuvre, Oliver Laxe explique que dans les moments où tout semble perdu, "l’être humain peut faire surgir le meilleur de lui-même". Et pour lui, le salut réside dans l’action collective face à l’apocalypse — qu'il s'agisse de la Troisième Guerre mondiale de la fiction ou des crises écologiques et sociales de notre époque auxquelles le film fait écho. D’ailleurs, plus tôt dans SIRĀT, Luis devait mettre en commun ses réserves de nourriture avec celles des raveurs pour poursuivre la route.
Bien sûr, le dernier plan du film n’est pas des plus réjouissants. Luis et les deux autres survivants se trouvent à bord d’un train, en route vers un inconnu total (le paradis ou l’enfer ?). Mais ils apparaissent cette fois au même niveau que le reste des réfugiés, et ils n’avancent plus à contre-sens.
De même, ils ne peuvent plus se cacher derrière leurs drames personnels. Qu’il s’agisse de la quête d’un enfant ou de l’envie de faire la fête, ils ont désormais l’obligation de faire face, ensemble, à la dure réalité du monde qui les entoure. Ce ne sera pas facile, certes. Mais comme l’a explicité Oliver Laxe dans un entretien avec Le Rayon Vert, après la chute et l’errance, "cette sortie de l’enfer" finit par se dessiner.
