TITANE, une Palme d’or inoubliable

Posté par Alexis Lebrun le 14 mai 2022
En juillet dernier, Julia Ducournau est devenue la deuxième femme seulement à recevoir la récompense suprême au Festival de Cannes. Un prix on ne peut plus mérité pour la réalisatrice française, qui secoue le cinéma hexagonal depuis ses débuts. Mais TITANE n’est pas un film qui bouscule. Il emporte tout sur son passage, et quoi que vous en pensiez, vous ne risquez pas de l’oublier.
Mélange des genres

On peut le dire, le deuxième long-métrage de Julia Ducournau démarre pied au plancher. À l’arrière de la voiture de son père, une petite fille essaye par tous les moyens d’attirer l’attention de son père (Bertrand Bonello). Jusqu’au drame, un accident violent qui envoie l’enfant à l’hôpital, où on lui sauve la vie en lui collant une plaque de titane dans le crâne. L’opération lui laisse une étrange cicatrice au-dessus de l’oreille droite, mais fait surtout naître chez elle une attirance assez extrême pour les voitures. Une fois parvenue à l’âge adulte, cette jeune femme nommée Alexia (Agathe Rousselle, inconnue avant le film et complètement démente) promène sa silhouette androgyne dans des salons de tuning où elle danse en tenue très légère sur le capot des voitures, devenant un objet de désir comme les autres pour le regard lubrique du public masculin présent, une scène qui fait l’objet d’un plan-séquence techniquement renversant.

 

Mais il ne faut pas se fier aux apparences : Alexia n’est pas une jolie showgirl fragile qui correspond aux schémas traditionnels de la féminité. C’est en réalité une redoutable tueuse en série qui élimine ses victimes de façon particulièrement piquante, et qui préfère s’envoyer en l’air avec un camion de pompier que le pompier lui-même. Autrement dit, la première partie de TITANE est d’une liberté folle, mais elle n’est pas à mettre devant tous les yeux (le film est interdit aux moins de 16 ans). Enceinte à son corps défendant et recherchée par la police, Alexia croise alors la route de Vincent (Vincent Lindon), le chef d’une caserne de pompiers, dont le fils (Adrien) a disparu depuis dix ans. L’héroïne improvise alors une transformation physique radicale pour se faire passer pour lui, et Vincent y croit. En même temps qu’Alexia change de genre, le film mute de façon spectaculaire pour mettre en scène l’amour filial naissant entre un père dévasté par la perte de son fils et une créature hybride à mi-chemin entre une machine et un corps humain, qui goûte enfin à un embryon de famille aimante avec ce foyer d’adoption.

Le triomphe de Julia Ducournau

Si TITANE est un film si difficile à expliquer, c’est véritablement parce qu’il ne ressemble à aucun autre, et il faut en faire l’expérience pour s’en convaincre. Bien sûr, on peut le rattacher au CRASH de David Cronenberg (1996), qui avait lui aussi beaucoup fait parler à Cannes, avec ses personnages tout émoustillés par les accidents de voiture. Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne, Julia Ducournau est une admiratrice du réalisateur canadien qui fait un retour très attendu cette année sur la Croisette, avec LES CRIMES DU FUTUR (2022). Mais la manière dont elle approche les corps et le métal est nettement moins froide que Cronenberg dans CRASH : TITANE est un film de body horror sensoriel et magnifiquement queer, mais il ne faut pas le cantonner au cinéma de genre. Comme avec l'identité de son personnage, Julia Ducournau brouille les pistes et ouvre surtout d’innombrables portes, en questionnant tour à tour la masculinité toxique (Vincent Lindon vaut à lui seul le déplacement pour sa performance et sa transformation en pompier bodybuildé et dopé aux stéroïdes), l’objectification sexuelle du corps féminin, la filiation (famille de sang vs famille d’élection) ou encore la violence de la grossesse (voulue ou non).

 

Par certains aspects, elle poursuit ainsi le travail entamé avec GRAVE (2016), son premier long-métrage choc qui avait déjà déclenché de vives réactions dans les festivals (dont Cannes) en se risquant sur le terrain d’un tabou absolu, le cannibalisme. On y découvrait à l’affiche Garance Marillier, qui occupe un second rôle dans TITANE, et qui était déjà présente dans le premier court-métrage de Julia Ducournau, JUNIOR (2011), lui aussi présenté à Cannes, ainsi que dans MANGE, téléfilm tourné par la réalisatrice avec Virgile Bramly pour CANAL+ en 2012. Comme TITANE, GRAVE et JUNIOR seront d’ailleurs visibles sur CANAL+ dans le cadre d’une semaine consacrée au « cinéma mutant », qui fera également la part belle au bouillonnement créatif des films de genre français récents comme les remarqués LA NUÉE (Just Philippot, 2021) et TEDDY (Ludovic Boukherma et Zoran Boukherma, 2021). Lorsqu’elle est montée sur scène pour devenir la deuxième femme après Jane Campion – pour LA LEÇON DE PIANO ex-aequo en 1993 – à remporter la Palme d’or, Julia Ducournau a livré un discours très émouvant en remerciant le jury présidé par Spike Lee de « reconnaître avec ce prix le besoin avide et viscéral qu’on a d’un monde plus inclusif et plus fluide, d’appeler pour plus de diversité dans nos expériences au cinéma et dans nos vies, et […] de laisser rentrer les monstres ». C’est nous qui la remercions.

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