"Apartheid : un meurtre à Paris", mais qui a tué Dulcie September ?
35 ans après l’assassinat en plein Paris de la militante sud-africaine de l’ANC envoyée en France par Nelson Mandela, le mystère reste entier sur l’identité des tueurs et des commanditaires. Mais une nouvelle série documentaire apporte des éléments troublants sur cette affaire Dulcie September, en mettant en évidence les liens entre la France de l’époque et le régime de l’apartheid.
Une militante devenue gênante
C’était une autre époque. Celle où 20 000 Parisiens antiracistes et le secrétaire général du PCF Georges Marchais pouvaient rendre hommage au cimetière du Père-Lachaise à une militante anti-apartheid de l’ANC (African National Congress), froidement assassinée à Paris.
C’était le 29 mars 1988, devant la porte du bureau français de l’ANC, situé dans le 10ème arrondissement de la capitale. Dulcie September y est abattue de cinq balles tirées à bout portant par une arme portant un silencieux. C’est sans conteste l’œuvre d’un professionnel du meurtre. La justice française ne retrouvera jamais le coupable et prononcera un non-lieu en 1992, mais selon l’avocat de la famille et ses proches, tout cela a été bâclé. Valait-il mieux pour la France ne pas trop fouiller dans cette affaire ?
La série documentaire de Pauline Liétar le laisse penser, en montrant notamment les informations gênantes que Dulcie September avait en sa possession – ses notes, lettres, courriers et carnets sont révélés de façon inédite – sur la collaboration économique entre la France et l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Le double jeu trouble de la France
À l’époque, François Mitterrand est officiellement un ami de l’ANC, puisque c’est lui qui permet à l’organisation anti-apartheid d’ouvrir son bureau parisien. Il est alors aussi interdit de commercer avec le régime de Pretoria, soumis à un embargo économique par l'ONU.
Oui mais voilà, la France continue secrètement de vendre du pétrole (via Total) et des armes à l’Afrique du Sud, et elle collabore même sur un programme nucléaire. Dulcie September l’apprend, et elle meurt bizarrement peu de temps après, alors qu’elle se sentait déjà suivie et menacée depuis un moment – elle avait même été agressée dans le métro. Ministre de l’intérieur à l’époque, Charles Pasqua avait refusé sa demande de protection.
Sachant que Dulcie September est la seule militante importante de l’ANC à avoir été assassinée hors de l’Afrique, tous les scénarios sont imaginables. Mais les trois épisodes le confirment : il est difficile d’imaginer l’Afrique du Sud de l’époque oser éliminer une opposante politique en plein Paris sans de sérieuses complicités sur place.

Un déni de justice
Grâce à de nombreux témoignages venus de tous les côtés (anciens de l’ANC, diplomates, enquêteurs…), la série étudie toutes les pistes : celle des escadrons de la mort de l’apartheid, celle des agents de la DGSE – avec une interview d’un de leurs anciens, Claude Moniquet –, et surtout celle des mercenaires qui entouraient le fameux Robert Denard.
Mais les confessions les plus sérieuses sont sans doute celles d’Eugene de Kock, le responsable tristement célèbre de tant d’assassinats d’opposants politiques anti-apartheid, présent dans un épisode via des archives, puisqu’il a été condamné à plusieurs centaines d’années de prison. Comme le dit son amie Jacqueline Dérens dans la série, Dulcie September n’aura elle, jamais vu se réaliser son rêve d’assister à la fin de l’apartheid.
Assassinée à 52 ans, elle n’a même pas eu droit à la justice, et elle a sans doute été victime de ce que la série appelle une affaire d’État. Son histoire est aussi un rappel tragique des liens entretenus par la France avec certains des régimes les moins recommandables de la planète. Et cette époque-là n’est malheureusement peut-être pas terminée.
Apartheid : un meurtre à Paris, une série documentaire PLANÈTE+, disponible avec CANAL+.
