"No Ordinary Man" : un doc sur Billy Tipton, le jazzman qui cachait sa transition de genre
Considéré comme un pionnier de la communauté queer, ce pianiste et saxophoniste de jazz reste aussi un héros dont la réputation a été entachée par un récit médiatique transphobe. No Ordinary Man est donc le documentaire que Billy Tipton méritait.
Une histoire qui commence par la fin
Assez tragiquement, la vie de Billy Tipton est beaucoup plus discutée depuis sa mort en 1989. Il faut dire que cette année-là, l’Amérique conservatrice est choquée d’apprendre à l’occasion des funérailles de ce musicien de jazz qu’il avait en réalité été assigné femme à la naissance.
Les tabloïds et les talkshows transphobes se délectent d’autant plus de l’affaire que personne dans l’entourage de Billy Tipton n’était au courant, pas même sa femme et leurs trois fils adoptifs. Ce musicien doué – il a notamment sorti deux albums – a dû se bander la poitrine pendant des décennies pour cacher sa transition de genre, et personne n’a donc rien remarqué de son vivant.
Mais à sa mort, les médias américains ne sont pas tendres (euphémisme) avec celui qui ne peut plus se défendre. On écrit que Billy Tipton est devenu un homme uniquement par ambition professionnelle, car il était impossible pour une musicienne d’avoir les mêmes opportunités que les hommes à l’époque (1940) dans le jazz.

Une injustice à corriger
Et cette thèse très critiquée est reprise par la biographe américaine Diane Middlebrook en 1999, dans le livre qu’elle consacre à Tipton (Suits Me : Double Life of Billy Tipton) et qui fait malheureusement office de référence sur le sujet. No Ordinary Man vise donc à rétablir la vérité sur Billy Tipton et à honorer la mémoire d’un musicien qui est aujourd’hui une icone pour beaucoup de personnes transgenres.
Car s’il a caché sa transition pendant toute sa vie, c’est justement afin de pouvoir survivre à des époques qui étaient encore plus impitoyables qu’aujourd’hui avec les minorités de genre. Le documentaire le rappelle : on meurt toujours simplement parce que l’on ose s’afficher en tant que transgenre.
Billy Tipton est d’ailleurs indirectement mort de cette terrible injustice, puisqu’il évitait à tout prix l’hôpital et les médecins, qui auraient forcément révélé son petit secret. Malade et pas soigné, il a dû arrêter sa carrière de musicien dès les années 1970, et l’un de ses fils raconte dans le film à quel point ses derniers mois ont été difficiles.

Une construction originale
Ce fils occupe une place centrale dans le documentaire, puisqu’il explique le chemin parcouru pour accepter de n’avoir jamais été mis dans la confidence par son père – qui était par ailleurs une figure paternelle exemplaire. Mais le film va plus loin, puisqu’il englobe le parcours de Billy Tipton dans la longue histoire de la marginalisation des personnes transgenres dans la société.
Ce lien est fait par des nombreuses personnalités américaines de cette communauté, mais l’originalité du documentaire vient surtout du fait qu’il imagine et met en scène des passages de la vie de Billy Tipton, incarné par plusieurs acteurs transgenres – qui évoquent eux-mêmes l’impact du musicien sur eux.
Tous le rappellent avec beaucoup de force : il est absolument nécessaire d’améliorer la représentation des personnes transgenres dans la société, car tout le monde a besoin de modèles à prendre en exemple. Billy Tipton est devenu malgré lui un formidable pionnier, mais il est grand temps que les médias mettent en avant de nouvelles figures afin de perpétuer son héritage.

No Ordinary Man, un documenaire PLANÈTE+, disponible avec CANAL+.
