Conseil lecture : et si vous vous plongiez dans Les 400 culs d'Agnès Giard
Voilà maintenant plus de 15 ans que l'anthropologue, auteure et journaliste Agnès Giard nous fait découvrir des sexualités alternatives, qui après réflexions, en disent beaucoup sur notre condition humaine. Par ailleurs son dernier livre, Les 400 culs, fournit une excellente lecture estivale. Nous vous présentons une œuvre qui ne s'empêche pas de remettre les grands poncifs en question. Entretien.
Bonjour Agnès, c'est quoi exactement Les 400 culs ?
C'est une rubrique de socio-anthropologie du sexe qui a été créée en 2007 pour Libération. Ça faisait écho à une autre rubrique concernant le sexe dont je m'occupais pour Nova Magazine en 1998. Nous avons décidé de sélectionner 58 chroniques parmi des milliers pour en faire livre, édité chez La Musardine.
Pourquoi la sexualité est devenue votre domaine de recherche ?
À l'époque de Nova, j'ai accepté de m'occuper de la rubrique « sexe » sans trop savoir vers quoi ça allait me mener. J'ai pris ça très au sérieux, comme une sorte de défi. En étudiant la question, je me suis rendue compte que dans les médias d'alors, deux discours dominants s'opposaient en apparence : le discours de la presse masculine, qui était un encouragement hédoniste à profiter de la vie et de multiplier les conquêtes ; et l'invitation de la presse féminine à faire de son corps un atout séduction pour accrocher un Jules et le garder. Ces deux discours étaient parfaitement complémentaires, parfaitement hétéro-binaires, et il fallait en sortir. Donc, j'ai essayé de prendre comme modèle la théorie de Michel Maffesoli sur les « tribus ». Ce concept de « tribu » commençait à avoir du succès à l'époque, et l'idée sous-jacente était de voir les communautés sexuelles comme des tribus qui possèdent chacune leurs codes de reconnaissance, leurs règles de séduction, leur rituels, leurs vocabulaires, etc...

Vous avez ainsi travaillé sur ces tribus comme une anthropologue...
Oui, c'était extraordinaire, parce qu'à la fin des années 90, ces communautés émergeaient à la faveur d'Internet, et constitueaient une troisième révolution sexuelle : après les mouvements de libération des femmes des années 60, ceux des homosexuels en 70, on assiste dans les années 90 au mouvement de réunification de toutes sortes de personnes qui se croyaient seules au monde, et qui s'aperçoivent par le biais des réseaux qu'ils forment des tribus. Avec par exemple les furries, les fétichistes de l'uniforme, les fans de poupées gonflables, le BDSM, etc... Toutes ces visions du sexe dépassaient la séparation binaire homme/femme, homo/hétéro, la sexualité devenait autre chose : c'était du code, une manière de créer du lien en faisant monde.
Depuis que vous exercez, comment avez-vous vu évoluer la question de la sexualité ?
Malheureusement, le discours ambiant reste toujours celui du prosélytisme, qui consiste à représenter la sexualité comme un facteur d'épanouissement personnel. Ce discours qui vient pourtant d'une volonté bienveillante des sexologues des années 70, a abouti au fil des années à concevoir la sexualité comme un droit : le droit d'avoir une sexualité ou non, le droit à faire reconnaître des tendances qui sont toujours plus ramifiées... Cette logique est délétère, toxique. Et c'est l'un de mes grands chevaux de bataille de montrer qu'il est dangereux de ramener la sexualité à la seule notion de plaisir. Car apparaît alors l'idée selon laquelle que si l'on n'a pas de plaisir, on a raté sa sexualité. Les gens s'angoissent s'ils n'ont pas d'orgasme, et ils estiment que s'ils en ont pas un, soit c'est leur partenaire qui est en faute, soit c'est eux qui ont un problème... Il y a un côté extrêmement anxiogène là-dedans.

Mais si la sexualité n'est pas liée au plaisir, elle se définit comment ?
Elle est avant tout un jeu, une performance, souvent cruelle, qui repose sur la manipulation de clichés, de caricatures et d'auto-caricatures, ou de caricatures du monde avec sa notion de violence – qui sont tournées de façon parodique. C'est un jeu qui est formalisé d'une telle manière qu'il nous permet de ressentir toute une large gamme d'émotions comme la peur, la honte ou le dégout sans se sentir en danger, et qui permet de reprendre le contrôle de nous-même. C'est une exploration de nos propres limites pour apprendre à affirmer son être. Ramener la sexualité au seul plaisir, c'est l'amputé de tout une part d'expérimentation et d'incertitudes.
Quelle est pour vous la chronique la plus marquante que vous ayez écrite pour Les 400 culs ?
C'est certainement « Faites-vous le compte de vos orgasmes ? ». J'y reprends les propos assez prémonitoires de deux sociologues, André Béjin et Michael Polak, qui ont violemment critiqué la révolution sexuelle. Car pour eux, le problème, c'est que cette révolution est intimement liée à la notion d'orgasme. L'orgasme pour eux est une catastrophe car il met en place une comptabilité du plaisir : l'orgasme en tant que spasmes est une valeur étalon. Et c'est en vertu du nombre de spasmes obtenus que les gens vont reconstruire leur identité d'humains libérés des soucis existentiels. C'est en vérité une nouvelle aliénation.
Un dernier mot pour nos lectrices et lecteurs ?
S'il y a une chose à dire, et c'est bien le but de cet ouvrage, c'est d'aiguiser son sens critique. De ne pas se laisser avoir par des discours qui en apparence semblent bienveillants, mais qui souvent sont des discours hautement anxiogènes. La vie n'est pas parfaite, il faut accepter de parfois rater son coup et d'être un peu malheureux. Le bien-être et le bonheur, pris comme des injonctions, forment en réalité un nouvel enfer.




