Ridley Road : à la poursuite des néonazis anglais des sixties

Posté par Marc Larcher le 30 janvier 2022
En s’emparant d’un aspect méconnu de l’histoire anglaise, cette nouvelle série réussit un coup double : créer un thriller politique haletant et faire émerger en la personne d’Agnes O’Casey une nouvelle actrice extraordinaire. Quoi de mieux pour espionner un mouvement politique que de séduire son leader ?
Gros plan sur un tabou de l’histoire anglaise

C’est un pan méconnu de l’histoire européenne, pour ne pas dire un angle mort. Au début des années 60, le nazisme a connu un début de résurgence en Angleterre lorsque le mouvement national-socialiste, proche du parti d’Adolf Hitler, a établi son quartier général à Londres. Cette série a la bonne idée de prendre son temps pour traiter cet épineux sujet en l’illustrant via ceux, encore plus méconnus, qui ont choisi d’y résister. Elle s’intéresse tout d’abord à une famille juive de la banlieue de Manchester et en particulier à Vivien, jeune coiffeuse sur le point de se marier. Sur le papier, tout va bien mais le spectateur devine qu’elle s’ennuie dans cette vie qui manque de piquant et où tout est régi par sa famille. D’autant plus que surgit du passé Jack, son ancien amoureux. Elle part le rejoindre à Londres, ville qu’elle ne connaît pas et découvre qu’il a mystérieusement disparu. Jusqu’à présent, elle ignorait le rôle de son amant au sein d’un groupuscule de résistance juif qui lutte avec de maigres moyens contre la vermine fasciste - une quinzaine de synagogues ont été incendiées dans le pays. Prise pour une godiche énamourée de leur spécialiste de l’infiltration, elle est tout d’abord gentiment rembarrée. Mais face à sa détermination et son habileté, le groupe va finir par lui confier une mission périlleuse : rencontrer Colin Jordan, le leader du mouvement néo-nazi.

Reconstitution, casting, intrigue : les grands moyens

Au centre de cette intrigue digne de certains films noirs d’après-guerre, on découvre la jeune actrice, Agnes O’Casey, qui porte sans trembler la série sur ses épaules, ainsi qu’une impressionnante galerie de seconds rôles dont l’excellent Rory Kinnear, pilier des séries anglaises « Years and Years », « Penny Dreadful » et collègue récurrent de 007 dans la franchise James Bond. Eddie Marsan, vraie gueule du ciné (« V pour Vendetta », « Vice ») trouve là un de ses meilleurs rôles et on découvre le jeune Danny Sykes, étonnant de bagout et d’aisance à l’écran. Tous figurent dans une superbe reconstitution d’époque qui donne envie d’aller manger un fish and chips en écoutant du twist, comme seule sait les faire la BBC.

Les dialogues sont également savoureux, notamment quand Eddie Marsan écoute un enregistrement des néofascistes au sujet de leurs cibles juives et lâche : « Soit on est des rats, soit on contrôle le monde, faudrait savoir ! ». Ridley Road a donc mis les bouchées doubles pour faire de cette série en quatre épisodes un événement à la hauteur du sujet évoqué. Il y est autant question de vérité historique sur la montée du néo-fascisme en Angleterre que de techniques de résistance - infiltration, espionnage…-, de la vie dans les années 60 que de la lutte des classes. Chacun est servi.

La séductrice peut-elle résister au démagogue ?

La série traite aussi habilement de la question de la séduction à des fins politiques, véritable thématique structurant le récit. Car si Vivien réussit grâce à ses charmes et à son intelligence à séduire le leader nazi au-delà de ses espérances, ne va-t-elle pas basculer du mauvais côté à force de fréquenter son monde ? Son discours à lui n’est-il pas lui aussi diablement séduisant ? Comment laisser la raison guider les passions politiques ? Tous les ressorts de la propagande, la violence, barre de fer à la main, comme l’insidieuse à force de petites phrases, sont exploités dans la série notamment à travers les personnages secondaires, comme celui de la logeuse de l’héroïne, une vieille dame qui se voit reléguée dans la pauvreté dans son propre quartier et cherche une victime expiatoire. En un mot, il ne manque rien à l'une des rares séries sachant allier glamour et discours politique.