Sandman, la série Netflix qui ne fait pas piquer du nez

Posté par Alexis Lebrun le 9 août 2022
Depuis sa première publication il y a plus de trente ans, le cultissime roman graphique de Neil Gaiman figurait en bonne place au panthéon des œuvres considérées comme inadaptables à l’écran. C’est pourtant l’exploit que vient de réaliser Netflix, avec cette nouvelle série à gros budget, très fidèle à la trame et à l’esprit des comics Sandman.
Une adaptation impossible ?

Considérés à juste titre comme des monuments de la bande-dessinée pour adultes, les romans graphiques publiés par Neil Gaiman chez DC Comics entre 1989 et 1996 (2000 pages tout de même) font de l’œil depuis plusieurs décennies à Hollywood, qui a tenté désespérément de les adapter sur grand écran à plusieurs reprises. La faute notamment à un riche univers visuel difficile à retranscrire, et à de sérieuses ambitions philosophiques, qui en font une œuvre-monde colossale, a priori impossible à fondre dans le format d’un film ou même de plusieurs.

Il fallait donc bien le temps long d’une série pour porter à l’écran les aventures oniriques de Morpheus, alias Sandman (le marchand de sable) ou encore Dream en VO, une sorte de divinité membre de la fratrie des Eternels (avec Destiny, Death, Destruction, Despair, Desire, Delirium), qui règne pour sa part sur le royaume des rêves. Ou plutôt régnait, car après avoir été emprisonné dans une cage en verre pendant plus d’un siècle par un sorcier un peu dingo, le malheureux Morpheus a perdu l’essentiel de ses pouvoirs, liés à trois objets volés pendant sa captivité : un petit sac contenant du sable, un casque mortuaire assez effrayant et un rubis.

Et pour ne rien arranger, son royaume a complètement sombré en son absence, ce qui l’oblige à entreprendre un palpitant voyage à travers plusieurs mondes. Il rencontre ainsi des personnages et démons plus ou moins sympathiques dans un univers fantastique envoutant, gothique et parfois violent. Cet univers respecte bien l’esprit de l’œuvre de Neil Gaiman et surtout son intrigue, suivie quasiment à la lettre, sachant que cette première saison ne couvre que les deux premiers volumes des comics Sandman.

Tom Sturridge, un marchand de sable à croquer

Cette fidélité est évidemment liée à la collaboration de Neil Gaiman, impliqué dans la production comme il l’avait été pour les adaptations en séries de deux autres de ses œuvres, American Gods (2017) et Good Omens (2019), pour un résultat contrasté à l'époque. Ce n’est pas le cas cette fois. Flanqué d’Allan Heinberg, scénariste du film Wonder Woman (Patty Jenkins, 2017) et de David S. Goyer, qui s’est taillé une belle réputation dans l’écriture de films DC comme la trilogie The Dark Knight de Christopher Nolan, Neil Gaiman a réussi avec Sandman l'adaptation autrefois jugée impossible.

La réussite de la série tient certes en partie dans la bonne utilisation d’un budget très conséquent, pour créer des décors et des scènes souvent spectaculaires, mais la vraie bonne surprise vient surtout du casting. Et il faut bien sûr commencer par dire deux mots de Tom Sturridge – récemment apparu dans la série Irma Vep d’Olivier Assayas sur OCS –, dont le visage anguleux, la moue boudeuse et le look digne de Robert Smith permettent de composer un Morpheus à l’allure arrogante de rockstar anglaise des sixties, mais in fine mystérieusement attachant.

Le reste de la distribution est à l’avenant, puisque le génial David Thewlis (Landscapers sur CANAL+) vient incarner un personnage flippant (ce qu’il sait faire de mieux), tandis que Gwendoline Christie (Game of Thrones sur OCS) s’offre tout simplement le rôle de Lucifer Morningstar, la reine des Enfers. Avec ses lunettes de playboy et son sourire carnassier, Boyd Holbrook (Narcos sur Netflix) est fort convaincant dans la peau du Corinthien, cauchemar échappé du royaume des rêves de Morpheus, et antagoniste à tout le moins intrigant.

Outre la présence de David Thewlis, on retrouve d'autres très bons interprètes britanniques, comme Joely Richardson (Nip/Tuck), Stephen Fry (aperçu il y a peu dans It’s a Sin sur CANAL+ et The Dropout sur Disney+) ou encore Jenna Coleman (Le Serpent sur Netflix). Enfin, il faut noter que même si l’œuvre de Gaiman était déjà très en avance sur son temps, la série a fait le choix d’opter pour l’époque actuelle plutôt que pour l’année 1989 des comics, mais aussi de changer la couleur de peau ou le genre de certains personnages, comme celui du bibliothécaire Lucien, qui devient ici Lucienne (très bien jouée par la nouvelle venue Vivienne Acheampong). Des décisions parfaitement normales mais qui ont malheureusement fait grincer des dents chez les gardiens du temple de l’univers Sandman. Ne prêtez pas attention à ces jérémiades toxiques : ce n’est pas tous les jours qu’une œuvre DC Comics est si bien adaptée à l’écran.

Sandman épisodes 1 à 10 sur Netflix, disponible avec CANAL+.