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The Handmaid’s Tale, miroir de la révolution conservatrice américaine

Posté par Alexis Lebrun le 7 mai 2021
Depuis son apparition en 2017, l’adaptation du roman de Margaret Atwood est l’une des séries les plus discutées au monde. Si le contexte politique des États-Unis y est pour beaucoup, The Handmaid’s Tale a abordé au fil des saisons une multitude de thématiques d’actualité via des scènes souvent très violentes. Au moment où la saison 4 fait ses débuts sur OCS, voici comment la série a illustré les menaces qui pèsent sur la démocratie américaine et sur nos sociétés en général.
Saison 1 : la naissance d’un mouvement de résistance

Quand The Handmaid’s Tale est apparue sur nos écrans il y a quatre ans, elle est instantanément devenue LA série politique du moment. Cela n’est bien sûr pas dû seulement à ses qualités intrinsèques mais aussi à une histoire de timing bien connue : quelques mois plus tôt, Donald Trump a été élu à la surprise générale Président des Etats-Unis, porté par une base militante où sont fortement représentés des extrémistes religieux opposés – entre autres – à l’avortement et au droit des femmes à disposer de leur corps. Immédiatement, les tenues rouges des servantes écarlates de la série deviennent alors un symbole de la contestation de ces idées rétrogrades. Dans les manifestations comme l'immense Marche des femmes de Washington en 2017, des militantes féministes portent la même tenue que June (l’héroïne réduite au rang d’esclave sexuelle et de poule pondeuse dans la série), et brandissent des pancartes en référence à la dystopie de The Handmaid's Tale qui menace de devenir réalité.

Pendant son mandat, Donald Trump soigne sa base et nomme un nombre record de juges conservateurs pour faire régresser les droits des femmes et des homosexuels notamment, deux des cibles persécutées par le régime théocratique totalitaire de Gilead (les Fils de Jacob) dans la série. Trump choisit par exemple trois juges très conservateurs pour siéger à la Cour suprême, la plus haute instance du pouvoir judiciaire américain. Ironiquement, la Cour suprême est l’une des institutions démocratiques attaquées lors de l’attaque terroriste qui conduit à l’installation du régime de Gilead dans The Handmaid’s Tale. Dans la réalité, les nominations à la Cour suprême pourraient changer la législation du pays sur l’avortement, et dans certains Etats américains très conservateurs, l’accès à l’avortement est d’ailleurs déjà remis en question dans le droit, ce qui conduit aussi des militantes habillées en servantes écarlates à venir contester ces décisions dans les tribunaux.

Saison 2 : la défense de la liberté de la presse

À partir de sa deuxième saison, la série ne peut plus se reposer sur le livre de Margaret Atwood, intégralement adapté dans la saison 1. Cela signifie aussi que les scénaristes de The Handmaid’s Tale ont plus de libertés pour refléter dans la série la situation politique du moment (le roman date lui de 1985), sachant que la première saison avait été tournée avant l’élection de Donald Trump, et que la deuxième (diffusée en 2018) est donc la première à pouvoir tenir compte directement des conséquences de cet événement. En développant l’univers terrifiant de Gilead, les scénaristes ajoutent notamment de nombreux flashbacks qui montrent comment le régime totalitaire a pu se mettre en place.

Et dans un épisode très marquant, June se cache dans les locaux abandonnés du journal The Boston Globe, où elle réalise que tous les journalistes ont été exécutés par le régime, au même titre que d’autres catégories visées par Gilead, comme les médecins, les croyants d’autres religions ou les homosexuels. Ce choix de la série n’a rien d’anodin, dans un contexte où les journalistes et les médias ont été continuellement attaqués par le pouvoir alors en place dans la réalité aux Etats-Unis. Les journaux de la côte Est (dont fait partie Boston) ont notamment été qualifiés pendant des années de « fake news » et même d’« ennemis du peuple » par Donald Trump, une rhétorique à laquelle la série fait donc clairement référence.

Saison 3 : une dystopie plus que jamais d’actualité

En 2019, un épisode de la troisième saison de The Handmaid’s Tale a particulièrement marqué les esprits : celui où June est contrainte par le couple Waterford à les accompagner à Washington. À cette occasion, elle découvre comme nous avec stupéfaction que la capitale du pays réserve un sort encore pire à ses servantes (et oui, c’est possible). Mais au-delà des femmes qui sont littéralement réduites au silence par d’horribles masques (et même des anneaux sur les lèvres pour certaines), ce sont les transformations architecturales des grands monuments de la ville qui sont saisissantes. L’ancienne gare de Union Station a ainsi été détruite et reconstruite (car son architecte a été jugé "hérétique"), la statue d’Abraham Lincoln et le célèbre texte qui l’accompagne au Lincoln Memorial ont été vandalisés, et l’obélisque de Washington Monument a été transformé en une affreuse croix par les illuminés de Gilead.

Sachant que ces derniers ont pris le pouvoir en menant notamment une attaque armée contre le Capitole de Washington, les fans de la série n’ont pas pu s’empêcher de penser à The Handmaid’s Tale le 6 janvier dernier, lorsque le siège du pouvoir législatif américain a été pris d’assaut par des partisans de Donald Trump (dont certains étaient armés), dans une insurrection visant à empêcher la certification de la victoire de Joe Biden. Une potence a même été dressée à l’extérieur du bâtiment, où l’on a entendu des cris appelant à pendre plusieurs responsables politiques, une image qui évoque immanquablement les pendaisons publiques qui émaillent la série.

Et maintenant ?

La saison 4 de The Handmaid’s Tale est la première de la série à être diffusée dans un monde où Donald Trump n’est plus à la tête des Etats-Unis. Mais pour autant, les mouvements politiques et religieux qui le soutiennent n’ont pas disparu, et la série devrait continuer de faire écho aux grands bouleversements qui menacent la société américaine. Et si The Handmaid’s Tale est devenue un phénomène mondial, c’est parce que les idées qu’elle dénonce ont depuis longtemps dépassé les frontières des Etats-Unis.

En France, on peut voir par exemple dans les récentes manifestations contre la PMA et la GPA la continuation logique du mouvement d’opposition à la loi légalisant le mariage homosexuel il y a quelques années, et le droit à l’avortement reste un acquis fragile et menacé, dans la mesure où il existe encore beaucoup d’entraves pour y accéder en pratique. La mise en garde de The Handmaid’s Tale sur l’installation lente et pernicieuse de mesures de plus en plus liberticides et peu ou pas contestées par la population prend aussi tout son sens aujourd’hui, avec l’inscription dans le droit commun de dispositifs d’exception comme l’état d’urgence, une mesure dont l’utilisation est d'ailleurs mentionnée dans la série après les attaques sur Washington, attribuées à des terroristes alors qu’il s’agit en réalité d’un coup d’état de l’armée. Toute ressemblance avec des événements réels…

The Handmaid’s Tale saisons 1 à 4 sur OCS, disponible avec CANAL+.