Après Black Lives Matter, le porno US est-il encore raciste ?
En 2020, le porno américain a vécu un moment important. Suite au mouvement Black Live Matters, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer le traitement et la fétichisation des personnes noires dans le milieu. Presque deux ans après, quelles sont les avancées concrètes ?
Le mouvement Black Live Matters (BLM) a secoué les États-Unis d’Amérique et le monde en mai 2020. À cette époque, la plupart des performeurs et performeuses pornos ont réagi avec force en défilant dans la rue et en signifiant leur soutien sur Twitter. Avec la libération de la parole que BLM a apportée, les mauvaises pratiques du milieu ont été dénoncées : la fétichisation des personnes noires avec des sites dédiés et des dénominations spécifiques, les tarifs plus élevés pour travailler avec un homme noir, les refus de casting parce que le réalisateur a déjà fait tourner trop d'Afro-Américains, etc. Les griefs s’accumulent à cette période. Où en sont-ils bientôt deux ans après cette prise de conscience ?
Des griefs, des promesses

Le cas Blacked prend une place symbolique à cause de sa renommée. Le site joue uniquement sur la fétichisation des hommes noirs couchant avec des femmes blanches, une niche sur laquelle Greg Lansky s’était investi pour lancer son futur empire en 2014. Les accusations de racisme envers Blacked pleuvaient au moment de BLM. Les responsables du site avaient promis avec un communiqué officiel de s’engager sur une “voie à suivre qui apportera un changement durable.” Actuellement, sur 350 modèles féminins affichés dans leur catalogue, il y a neuf femmes noires et ces dernières tournent presque à chaque fois avec une performeuse blanche et un performeur noir (ou plusieurs). Vixen Media Group n’a donc pas modifié le positionnement du premier né de sa constellation de sites, la fétichisation perdure. Le changement, c’est pas encore maintenant !
Pornhub attire beaucoup de critiques. Il avait été reproché au tube d’entériner la stigmatisation et le racisme envers les personnes noires avec des catégories fétichisantes. Les autres tubes n’étaient pas en reste. À ce jour, les tags incriminés existent toujours. Et pas seulement sur les tubes. Les sites de studios comme Brazzers, Bang Bros, Team Skeet utilisent encore ces termes. Chez Nubile Films, les tags coupables semblent avoir disparu.
Quelles avancées peut-on relever pour la seconde édition des cérémonies de récompenses après BLM ? La mouture 2022 des AVN Awards et des Xbiz Awards donne peu ou pas de trophées majeurs aux personnes noires. Les AVN Awards font légèrement mieux que leur concurrent, en désignant Daisy Ducati comme performeuse de niche de l’année et Kira Noir comme meilleur second rôle. Les personnes non blanches ne prennent pas encore assez la lumière des projecteurs. Les scènes Blacked, par contre, sont dans la liste des vainqueurs plusieurs fois.
Les concerné·es s’organisent

Après l’effervescence des protestations, Xbiz a organisé une table ronde. Au moment où le monde prêtait l’oreille à leurs doléances, des personnes concernées du milieu ont été invitées à s’exprimer. Elles ont raconté encore une fois ce qu’elles essaient de faire entendre depuis des années. Aucun autre événement de ce genre n’a eu lieu à nouveau. Parallèlement, The BIPOC Adult Industry Collective (BIPOC-AIC, le collectif des noirs, natifs et personnes non blanches de l’industrie adulte) se forme pour tenter d’inscrire dans la durabilité les revendications nées du mouvement BLM. La Free Speech Coalition travaille également dans ce sens, avec notamment Lotus Lain à la tête de ce combat. Leurs actions sont à suivre sur leurs réseaux sociaux respectifs, beaucoup d’entretiens et de témoignages sont à découvrir. Par exemple, le blog de Pornhub ouvre ses pages aux personnes noires pour le Black History Month. La performeuse Jet Setting Jasmine répond à une interview et en profite pour faire de la pédagogie sur la fétichisation et les problèmes liés à réduire un humain à un objet.
L’espoir persiste-t-il ?

Il existe cependant des progrès notables, de petits pas pour la scène porno américaine. Le performeur Dillon Diaz passe derrière la caméra pour Noir Male (studio de porno gay présentant essentiellement des hommes noirs). Parmi les pornstars noires les plus connues, Ana Foxxx produit et réalise pour Playboy Plus (la version Internet du magazine). Ricky Johnson continue de performer, produire et réaliser pour Brazzers, studio qui a engagé avec contrat d’exclusivité la formidable Demi Sutra. Cette femme fait partie des gens à suivre absolument pour rester au courant des combats des personnes noires dans le porno américain. ScarLit Scandal grimpe les échelons du porno US en récoltant des récompenses pour une orgie et en tournant avec les meilleurs. Kira Noir vient d’avoir un Fleslight à son effigie, elle rejoint Ana Foxxx et Misty Stone parmi l’élite.
Pourtant, les personnes noires pratiquant le porno sont très nombreuses, elles se trouvent majoritairement hors du circuit traditionnel : elles créent du contenu sur Onlyfans, sur les sites de vente de clips. Heureusement, elles peuvent compter sur certains groupes de promotion sur les réseaux sociaux où elles sont mises en avant par leurs collègues. Mais elles ne sont guère mises en avant par ailleurs. Pour la bonne bouche, citons Professor Gaia, Avery Jane, King Noire, September Reign, Ev0nne, Jade Jordan et il y en a bien d’autres. Les avancées existent, elles restent minimes et le visage global du porno américain garde une figure bien blanche.



