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Dans les rouages d’Engrenages : interview de Nicolas Guicheteau, réalisateur et chef opérateur

A l'occasion de la saison 8 d’Engrenages, nous nous immisçons dans les rouages de la série. Interview avec Nicolas Guicheteau, directeur de la photographie dès la saison 4 et réalisateur d’épisodes pour les saisons 5 et 8.

Comment avez-vous intégré l’équipe d’Engrenages, tout d’abord en tant que directeur de la photographie de la saison 4 ?

Un des réalisateurs de la saison 4 avait vu un film auquel j’avais participé en tant que chef op’, Nulle part, terre promise d’Emmanuel Finkiel, qui avait une esthétique proche du réel, et a suggéré mon nom. Je viens d’une école belge qui m’a sensibilisé au documentaire, et tout mon travail a toujours été très proche de ce genre et fortement inspiré par le réel. Je suis sensible au travail de chefs opérateurs comme Robby Müller [qui a notamment travaillé avec Wim Wenders, Jim Jarmusch ou Lars von Trier]. J’avais regardé les trois premières saisons d’Engrenages, et j’aimais beaucoup la série.

Engrenages est une œuvre collaborative. Comment s’insère-t-on dans une telle machine ?

En étant le plus à l’écoute possible des comédiens, des personnages… Curieusement, c’est beaucoup plus simple d’intégrer une série telle qu’Engrenages que de partir de nulle part. J’étais enchanté de pouvoir participer.

Ça s’est fait le plus simplement du monde, car c’était un peu dans mon ADN de fiction : c’est l’une des séries françaises où l’on est le plus proche du réel, dans l’écriture comme dans la mise en scène. La série me correspondait vraiment. J’ai pu m’y exprimer pleinement et librement. Après mon travail de chef opérateur pour les saisons 4 et 5, on m’a proposé de réaliser le final de la saison 5.

Vous connaissiez déjà bien la série. Cela a dû vous aider pour réaliser les deux derniers épisodes de la saison 5, non ?

En tant que chef opérateur pour les saison 4 et 5, j’étais déjà impliqué dans la mise en scène. J’ai eu la chance de rencontrer des réalisateurs qui m’ont laissé beaucoup de place. Passer à la réalisation n’a pas été un saut dans l’inconnu. L’exercice me correspondait. Bien sûr, j’avais un peu de pression, mais c’était très proche de moi et de ce que j’aime faire.

Engrenages est en grande partie tournée dans des décors naturels, c’est souvent en extérieur, avec une ambiance un peu sombre… En tant que chef opérateur, c’est vous qui façonnez cette esthétique ?

L’esthétique découle toujours des conditions de production. Pour Engrenages, on tourne dans un grand nombre de lieux différents, il faut faire vite et bien, être le plus efficace et le plus juste possible. C’est pour cela que je pars toujours de la lumière naturelle, en m’adaptant au lieu, ainsi qu’à la météo. L’esthétique sera complètement différente si on tourne en hiver ou en été… Il faut s’adapter au naturel des décors et de la lumière. Les options ne sont pas infinies en termes de photographie, même si l’on peut appuyer certaines choses.

L’esthétique d’Engrenages est directement liée à l’écriture : il y beaucoup de décors, de lieux, d’histoires, de points de vue. C’est aussi cela qui fait la richesse de la série et plaît aux spectateurs. Nous sommes partout en même temps, dans des endroits dans lesquels on ne va pas souvent dans la fiction. C’est aussi cela qui donne son côté naturaliste à la série, sombre et âpre aussi, parfois.

En tant que réalisateur, comme travaille-t-on avec les auteurs ?

Nous dialoguons. Suivant les scénaristes, ce n’est pas le même type de dialogue. Le plus intéressant est de faire des allers-retours entre l’écriture, les repérages… Plus l’auteur est présent au moment du tournage, et plus les choses s’enrichissent les unes et les autres.

Personnellement, j’adore cet échange, très riche pour le film. C’est le moment où l’abstraction de la pensée se réalise, et mon métier est de réaliser ce qui est dans la tête des auteurs. On profite tous de l’expertise de chacun.

J’ai la possibilité de faire des remarques de mise en scène qui peuvent être réinjectées dans l’écriture, les auteurs peuvent me cadrer dans le choix des décors… Ces allers-retours entre l’écriture et la mise en scène sont passionnants.

Comment travaillez-vous avec les consultants de la série, issus du monde de la police ou de la justice ?

En cas de doute, on peut toujours se tourner vers un consultant pour nous conseiller. Durant les interventions, nous faisons par exemple systématiquement appel à leur expertise, et nous leur posons toutes les questions que nous voulons. On est toujours entourés, ce serait donc assez difficile de faire des erreurs dans Engrenages… Et c’est pour cela que la série continue de plaire aux gens du métier.

Vous réalisez les épisodes 5 à 8 de la saison 8, soit les épisodes du milieu. Est-ce un exercice très différent d’intervenir en tant que réalisateur en début, en milieu ou en fin de saison ?

Celui qui ouvre la saison a un peu plus de latitude. Il prend des décisions qui auront une influence sur tout le reste de la saison, notamment à propos des comédiens, personnages, décors récurrents… Ce sont des éléments essentiels de la mise en scène.

Avec les réalisateurs Jean-Philippe Amar et Frédéric Jardin, nous en avons discuté, et nous avons travaillé en bonne intelligence. Nous n’avons pas de charte rigide à suivre : le bloc d’épisodes que chacun réalise n’aura pas forcément la même allure que celui des autres, mais je ne sais pas si cette différence est identifiable par tous les spectateurs.

Certaines séries américaines sont très contraignantes : les différents réalisateurs doivent tous adopter les mêmes focales, les mêmes hauteurs de caméra… Ici, ce n’est pas le cas. L’essentiel se situe dans l’histoire que l’on raconte, et dans les personnages.

De nombreux metteurs en scène ont travaillé sur Engrenages et pourtant, l’œuvre reste cohérente de bout en bout.

Oui, c’est notre travail. On garde le spectateur dans l’univers que nous lui avons proposé au départ. Engrenages a évolué, mais de manière à ce que le spectateur s’y retrouve toujours. Les musiques ont évolué doucement avec le temps, l’esthétique également, avec le format des caméras ou des projecteurs… Mais on reste sur le principe d’Engrenages, avec des gimmicks qui se sont installés, et avec lesquels on peut jouer.

C’est émouvant, de suivre les personnages durant plusieurs années ?

Oui, c’est comme une famille, c’est assez émouvant d’être proche des personnages, d’en découvrir d’autres, comme lors de la saison 7. C’est une sorte de paquebot d’humanité, c’est très plaisant.

Engrenages, Création Originale, saison 8 disponible en septembre sur CANAL+.