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Dans les rouages d’Engrenages : interview de Marine Francou, directrice d’écriture

Avant la diffusion de la saison 8 d’Engrenages, nous nous immisçons dans les rouages de la série. Interview avec Marine Francou, directrice de l’écriture d’Engrenages depuis la saison 7.

Comment êtes-vous devenue directrice d’écriture d’Engrenages ?

J’avais coécrit, avec Sylvie Chanteux, un épisode de la saison 6, sous la direction d’Anne Landois, qui avait prévenu qu’il s’agissait de sa dernière saison. Les producteurs, en concertation avec CANAL+, m’ont alors proposé de prendre la direction d’écriture. J’ai pris le temps d’y réfléchir… Et puis, je me suis dit que j’étais prête et qu’il fallait que je me lance. Pour cela, je me suis entourée d’auteurs précieux, avec qui je sais que la collaboration est fructueuse. Nous sommes une équipe avant tout.

Engrenages est une série très dense. Comment avez-vous appréhendé ce travail ?

J’avais la chance d’avoir travaillé sur Un Village français avec Frédéric Krivine, qui est aussi une série longue, avec douze épisodes par saison. J’avais donc acquis cette expérience : des méthodes précises pour bâtir des arches, un découpage permettant d’aborder douze épisodes, une alternance de réflexions sur les personnages et sur l’intrigue…

Cela a-t-il été difficile d’adopter les codes du polar ainsi que ceux d’Engrenages, qui possède à la fois un ADN précis et réaliste ?

Ce qui me plaît, c’est l’alliance entre un travail précis sur les personnages et une rigueur dans la manière d'amener le récit. Dans Engrenages, j’ai retrouvé une intrigue rythmée, prenante pour le spectateur, au service de destins et de personnages, que l’on fouille et travaille en premier. L’intrigue est au service du personnage, et non l’inverse.

De plus, j’ai toujours eu un goût assez prononcé pour le monde judiciaire, et une curiosité pour ses procédures. Durant mes années de formation, je me suis souvent rendue dans les palais de justice. Ce sont des lieux où la justice est rendue et où l’on découvre, aussi, des histoires humaines assez incroyables.

Entrer dans Engrenages, c’était préciser ce savoir. Nous avons la chance d’avoir des consultants pour nous aider. J’ai beaucoup appris en saison 7 sur la procédure, et j’ai aimé cela. Je me suis dit que j’allais plonger dans une matière réaliste qui me passionne et dont je souhaitais découvrir les rouages… Quand je suis arrivée sur la saison 7, la première chose que j’ai faite, c’est de regarder, de nouveau, les six premières saisons, en prenant des notes, en regardant comment elles étaient construites. C’est aussi à partir de là que l’on apprend.

Dans Engrenages, tout le monde est assez cabossé… Est-ce plus intéressant, en tant que scénariste, de faire vivre ce genre de personnages, plutôt que des personnages plus lisses ?

C’est toujours ce qui est très beau dans un personnage : quand celui-ci est animé de paradoxes, qu’il y a une tension entre une volonté morale et des démons intérieurs. Ce genre de choses constitue la force d’un personnage. Les personnages lisses ont peu d’histoires…

Et ce qui est beau dans une série qui accumule plusieurs saisons, c’est que cela commence à ressembler à la vie. Les personnages vieillissent, tirent des conséquences de choses passées. Il ne faut pas oublier par exemple que la relation entre Laure et Gilou correspond à huit saisons d’aventures.

Avez-vous amené de nouvelles méthodes d’écriture dans Engrenages ? Comment fonctionnez-vous ?

Nous nous sommes retrouvés autour d’une table avec plusieurs auteurs. Nous alternons les moments où nous parlons des personnages et ceux où nous abordons les thématiques de l’enquête. Petit à petit, des choses commencent à se fixer dans nos imaginaires et l’on commence à installer des jalons. Durant cette phase, je n’écris pas, mais je pose des Post-It, des événements de l’ordre de l’intime, aussi bien que des tournants dans l’enquête. Ils constituent une constellation sur un mur de notre salle d’écriture.

Avec les auteurs, nous nous racontons des histoires, et nous fixons des Post-It pour garder cela en mémoire et avoir un schéma visuel de la saison. Ensuite, nous rédigeons, avec trois ou quatre auteurs. Je ne me verrais pas faire ce travail seule… C’est comme ça que j’ai vu travailler Frédéric Krivine. Pour moi, une idée que l’on arrive à exposer oralement devient claire. C’est en discutant que les choses se construisent. C’est un processus très collaboratif. Mais il faut un pilote dans l’avion, alors lorsqu'il il faut trancher, c’est moi qui tranche.

Comment travaillez-vous avec les consultants ? À quels moments interviennent-ils ?

Cela se fait en deux temps. Au moment des arches, nous discutons, très en amont, de thématiques d’enquêtes qui nous intéressent, et les consultants nous indiquent si cela leur fait penser à des affaires qu’ils connaissent. Pour la saison 7, avec les auteurs, nous avons commencé à nous intéresser à des affaires de blanchiment d’argent.

Après avoir lu un grand nombre d’articles de presse et identifié une ou deux affaires qui nous intéressaient, nous en avons parlé aux consultants policiers d’Engrenages, qui nous ont conseillé de recruter un policier spécialisé dans les affaires de blanchiment. Avec lui, nous sommes entrés dans les détails, prenant des éléments qu’il avait vraiment rencontrés au cours d’enquêtes pour les disséminer dans la saison. Ce qui est fictif, c'est que nous mettons ces éléments bout à bout, mais ceux-ci sont bien tirés d’affaires réelles.

La personnalité des consultants nourrit-elle celles des personnages ? Vous arrive-t-il par exemple de reprendre certaines expressions employées par les consultants ?

Oui, nous reprenons des expressions. Cela va avec l’ambition de réalisme de la série : il faut que les flics parlent comme les flics, que les magistrats parlent comme les magistrats… En ce qui concerne leur personnalité, cela dépend. Avec le juge d’instruction Gilbert Thiel, cela a été flagrant. Il a beaucoup inspiré le personnage de François Roban. Cela dit, Gilbert Thiel n’est pas le personnage de Roban. Mais il y a des traits communs.

Chez les policiers, en revanche, non. Mais ce que j’aime beaucoup dans le rôle des consultants, c’est qu’il y a parfois, pour eux, une forme d’exutoire, dont je me sers. Ils apportent beaucoup de choses, et me parlent également de l’état de la police, des problèmes de recrutement, de la manière dont ils managent des groupes dans lesquels il y a eu des dérives par rapport à la légalité…

Ce qui est incroyable avec Engrenages, depuis le début, c’est que c’est une série très appréciée dans le milieu policier, ainsi que dans la magistrature et chez les avocats. Je l’ai vérifié. Les consultants sont contents de nous apporter des éléments pour que l’on continue à faire du bon travail. C’est cela, l’esprit de notre travail avec les consultants. Et fondamentalement, je pense que cela les amuse beaucoup.

Vous donnez-vous pour mission d’être le plus proche possible de la réalité ?

Oui. C’est ce que je trouve le plus passionnant dans l’ADN d’Engrenages, et il n’était pas du tout question de le changer. C’est une série qui a un souffle très fort. Les personnages ont une vraie dimension romanesque. Et en même temps, elle est profondément ancrée dans le réel. Ce qui est particulièrement intéressant à mon sens, c’est d’utiliser le genre du polar pour donner à voir des dysfonctionnements de notre société. Cela m’a passionnée.

Êtes-vous attentive aux remarques et suggestions que peuvent avoir les différents réalisateurs à propos des scénarios ?

Bien sûr, c’est d’ailleurs un travail auquel je tiens énormément. Au moment de la préparation, les réalisateurs ont en main des scénarios assez aboutis. Nous en discutons ensemble, et les retravaillons si besoin. Ils s’approprient les textes et nous vérifions que nous nous sommes bien compris. Ce temps de préparation, avec Jean-Philippe Amar (qui aime énormément ce travail) (photo), Nicolas Guicheteau (que j’ai découvert lors de cette saison, et avec qui cette phase de travail était joyeuse et importante), et Frédéric Jardin (avec qui nous avons discuté bien en amont des deux derniers épisodes de la saison), est non seulement nécessaire, mais également passionnant.

Engrenages a été créée en 2005. En France, le paysage des séries n’était pas du tout le même qu’aujourd’hui. Au fil des ans, Engrenages n’a cessé de monter en qualité. La voyez-vous comme un cas unique et pionnier en France, témoin de l’évolution des séries françaises ?

Oui, c’est un cas unique. Au fil des ans, les équipes ont changé, les manières d’écrire ont changé, mais les comédiens sont restés. Engrenages, c’est une tranche d’histoire de la fabrication des séries en France. De plus, elle est arrivée avec quelque chose d’assez révolutionnaire dès la première saison. Marquant le début d’autres révolutions, qui se sont succédé… À mon sens, c’est unique.

Engrenages, Création Originale, saison 8 disponible en septembre sur CANAL+.