Des Gens Bien Ordinaires : pour sa première série, Ovidie inverse les rapports hommes-femmes

Posté par Alexis Lebrun le 24 mai 2022
Après les documentaires et les écrits, voilà que l’une des personnalités les plus influentes du féminisme en France se lance dans l’écriture et la réalisation d’une série. Nouvelle Création Décalée CANAL+, DES GENS BIEN ORDINAIRES porte un regard unique sur la banalité du sexisme ordinaire avec pour toile de fond l’industrie de la pornographie.
Miroir inversé

Dès les premières minutes, un sentiment de malaise nous envahit. Et pour cause : nous sommes ici dans une société uchronique où le pouvoir est détenu par les femmes. Le matriarcat a remplacé le patriarcat et tous les rôles sont inversés.

Romain, étudiant en socio de 18 ans au visage androgyne, se cherche une radicalité et croit entrevoir dans le monde du porno un espace de liberté et de provocation. Idéaliste et un peu candide, il pense pouvoir révolutionner le porno de l’intérieur. Mais rapidement il déchante et se heurte à la banalité de ce milieu.  

L’action débute sur un tournage comme il en existe tant. Ici pas de violence, de cocaïne, de paillettes, d’exubérance, de fête, de larmes, juste une terrifiante platitude. Des techniciennes venues faire leurs heures, une réalisatrice de films institutionnels venue faire ses heures, une directrice de production besogneuse. En fin de compte, l’aventure débute par un jour bien ordinaire avec des gens trop ordinaires. C’est bien cet aspect qui rend le monde du porno intéressant, c’est qu’il est à la fois plus humain mais aussi plus décevant que l’image que l’on s’en fait. Et -on oublie trop souvent de le mentionner- l’aventure pornographique est aussi un parcours épique voire drôle. Drôle par son décalage avec le monde réel, drôle par ses situations hautes en couleur, drôle par son système D.

Banalité du mâle

Mais très vite Romain comprend que cette expérience dans le porno représente un véritable suicide social : violence des professeurs et camarades de fac, rejet de ses parents, agressions verbales dans la rue. Faire le choix du porno, même le temps d’un ou deux films, c’est faire le choix de l’isolement et de l’ostracisation. Finalement ce que va découvrir Romain, c’est que ce n’est pas le monde du porno qui est le plus violent, c’est bien souvent le monde extérieur, avec son lot de mépris, de discrimination, de marquage au fer rouge.

C’est là tout l’intérêt et la subtilité de la série d’Ovidie, qui ne se contente pas de mettre en lumière le sexisme du X de façon novatrice ou de montrer comment tourner dans un porno équivaut à une condamnation à mort sociale, mais qui réussit aussi à décrire avec un certain humour cette industrie forcément sujette aux fantasmes et aux caricatures. Cette légèreté se manifeste par les situations souvent foncièrement décalées auxquelles sont confrontés des personnages hauts en couleur et souvent attachants par leurs fêlures.

La prolongation d’un court-métrage

En dehors de Romain (Jérémy Gillet, vu dans la série Mytho), Des gens bien ordinaires s’intéresse en effet aux professions que l’on peut retrouver sur le plateau de tournage d’un porno, et le fait souvent en confiant des rôles savoureux à des visages bien connus. Andréa Bescond est emblématique de ce choix, puisqu’elle incarne une directrice de production catho qui adore aussi jouer les entremetteuses pour marier les acteurs sur le déclin. Romane Bohringer n’est pas en reste non plus, dans la peau de la réalisatrice besogneuse et désenchantée, passée du film d’entreprise au film porno. Dans le rôle de la petite amie jalouse et toxique qui veut tout contrôler, on retrouve Agathe Bonitzer, avec face à elle, dans le rôle de l’étudiante anarchiste, la révélation Raïka Hazanavicius (nièce de Michel et fille de Serge), découverte dans Les 7 vies de Léa sur Netflix, et qui a fait l’ouverture de Cannes avec le film Coupez !

Sophie-Marie Larrouy joue elle une vieille routière du porno, actrice grossière et usée par le métier, qui débarque sur le plateau en claquettes-chaussettes quand Romain est scruté sous tous les angles. Il l’est notamment par son maquilleur Claude, fort bien interprété par le chanteur Lescop, touchant dans le rôle de cet ancien acteur star obligé de se reconvertir après l’échec cuisant de sa carrière dans le cinéma classique. Arthur Dupont incarne lui aussi une ancienne star du X, obligé de revenir dans ce milieu après l’échec de son mariage… On notera qu’un certain nombre de membres du casting étaient déjà présents dans le court-métrage Un jour bien ordinaire, écrit par Ovidie et co-réalisé avec Corentin Coëplet, sorti en 2019 sur CANAL+, et dont la série constitue le prolongement naturel. Mais outre son ton, Des gens bien ordinaires se distingue également par sa réalisation au format 4/3, reflet de l’époque où se déroule la série, le début des années 2000 qui marque aussi la fin de l’âge d’or de l’industrie du porno, bientôt télescopée par Internet. Mais c’est une autre histoire.

Des gens bien ordinaires épisodes 1 à 8, disponibles le 6 juin sur CANAL+.