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Dans les rouages d’Engrenages : interview de Frédéric Jardin, réalisateur

A l'occasion de la saison 8 d’Engrenages, nous nous immisçons dans les rouages de la série. Interview avec Frédéric Jardin, réalisateur d’épisodes pour les saisons 5, 6, 7 et 8.

D’habitude, vous réalisez les premiers épisodes des saisons sur lesquelles vous travaillez, avant de laisser la main à d’autres réalisateurs. Cette fois-ci, c’est vous qui concluez la saison 8. Était-ce une volonté de votre part ?

Pour un réalisateur, il est grisant de commencer une saison. Dans ce cas, on maîtrise le casting, les repérages… Ce sont des éléments essentiels de la mise en scène. Mais clore une saga comme Engrenages est également très satisfaisant, d’autant plus que j’accompagne ses personnages depuis la saison 5.

Engrenages est une œuvre collective au long cours, pour laquelle de nombreux metteurs en scène ont travaillé. Peut-on tout de même y mettre son grain de sel, en tant que réalisateur ?

Dans une série, les vedettes sont souvent les scénaristes, mais les réalisateurs y mettent également beaucoup d’eux-mêmes. Engrenages est un travail de groupe avant tout, mais personne ne me dicte ce que je dois faire, et c’est grisant pour un réalisateur. Pour moi, Engrenages est comme un laboratoire.

C’est aussi un devoir, en tant que réalisateur, de mettre sa propre patte ?

Oui, on est obligé de le faire, lorsqu’on est impliqué. Plus on est impliqué, plus on met des choses à soi. Et, même si cela peut sembler paradoxal, plus l’œuvre est collective, et plus l’on met des choses à soi. Marine Francou [directrice d’écriture d’Engrenages] met beaucoup de choses à elle dans l’écriture, et les scénaristes qu’elle chapeaute également. Il en va de même pour les réalisateurs, à travers leur manière de voir les choses, de diriger les acteurs.

Vous êtes arrivé dans Engrenages en saison 5. Comment s’insère-t-on dans une mécanique telle que celle-ci ?

D’abord, en étant très respectueux de tout ce qui est déjà en place. En étant modeste, et en écoutant les uns et les autres. Je suis là pour accompagner les acteurs, pour orchestrer l’ensemble. Ensuite, j’ai essayé d’intensifier les choses, d’apporter quelque chose d’un petit peu plus cinématographique, de faire en sorte qu’il y ait plus d’humour aussi, pour donner un second souffle à cette deuxième partie de la série.

À ce moment-là, nous avons aussi poussé les personnages à montrer davantage leurs fragilités. Pourquoi ne verrait-on pas Laure craquer, elle qui d’habitude est si résistante ? Il fallait aussi montrer ce genre de choses. Ainsi, les personnages nous émeuvent davantage. C’est une sorte de mouvement qu’il est important de trouver dans le polar.

À propos de mouvement, vous êtes un habitué du genre policier, vous avez travaillé sur plusieurs saisons de Braquo et réalisé entre autres le long-métrage Nuit blanche, des œuvres dans lesquelles le mouvement est omniprésent. Est-ce pour cela que l’on a fait appel à vous pour Engrenages, une série dans laquelle les choses bougent tout le temps ?

Oui, cela a joué. Dès la saison 3 de Braquo, j’ai eu ce souci d’apporter du réalisme, tout en amenant du souffle et de l’intensité. J’ai souhaité rendre ces intrigues très polar, très sombres, les plus vraies possible.

Et je crois que c’est cela qui m’intéresse dans le genre du polar et du film noir, en général : mélanger une dramaturgie forte, scénarisée, assumée, avec le plus de réalisme possible. Le tout, sans faire la simple chronique du commissariat.

À mon sens, c’est cela qui est fort dans Engrenages : il ne s’agit pas uniquement de la chronique du commissariat ou du palais de justice.

Engrenages est réputée pour son réalisme, que l’on doit notamment aux conseils de consultants issus du monde de la justice et de la police. Comment travaillez-vous avec ces consultants ? Sont-ils présents lors du tournage ?

Ils sont présents au tournage, et en amont, dès l’écriture. Les juges par exemple, apportent leurs connaissances à propos des procédures. Les policiers également, car il y a ce souci de vérité permanent chez Engrenages.

Lors des tournages, je les consulte notamment pour avoir les bons gestes, par exemple. Pour la dernière saison, j’ai fait appel à des policiers de la BRI [Brigades de Recherche et d'intervention], mais nous avons également souhaité avoir le point de vue de truands qui ont fait des hold-ups, pour être au plus près de la vérité.

C’est cela qui fait qu’Engrenages est une série si juste, regardée à la fois par des avocats et des détenus en prison. J’ai d’ailleurs pu vérifier cela lors du tournage de la saison 7, où, alors que nous filmions en prison, au sud de Paris, des détenus nous ont interpellés par les fenêtres… C’était assez incroyable. Notre obsession est d’être le plus justes, toujours dans la vérité de chacun.

Engrenages est souvent tournée dans des décors urbains naturels du Grand Paris. Est-ce un défi de réaliser des scènes en pleine rue plutôt qu’en studio ? Ces décors participent-ils pleinement au réalisme de la série ?

Oui, ce genre de lieux participent à cet élan, à ce mouvement réaliste. Nous avons par exemple déjà tourné dans une cité parmi de vrais dealers, au milieu de nos acteurs et figurants.

Lorsque l’on tourne dans la rue, c’est en caméra dissimulée. Nos personnages se mélangent à la foule, disparaissent dans les rues, sur les boulevards, ou dans le métro. Comme lors de l’épisode dans lequel Laure et Gilou filaient quelqu’un dans les rames. On a tourné la scène au milieu des voyageurs.

Cela doit représenter énormément de contraintes, non ?

Oui, il faut beaucoup répéter en amont. Paradoxalement, plus ça a l’air naturel, sauvage, improvisé, et plus c’est organisé. Dans la saison 6, on peut voir une longue course-poursuite à la gare du Nord. Nous avons organisé cette scène au milieu des passants, sans figurants.

Pour cela, nous nous rendons sur place avant, avec les comédiens, la nuit ou à des heures où il y a peu de monde, et on répète les mouvements, on repère l’emplacement des caméras… Et lorsque nous obtenons les autorisations de tournage, nous avons alors très peu de temps. Il faut se jeter dans l’action et dans la foule presque en temps réel… C’est un exercice assez grisant. Cela fait monter l'adrénaline chez les acteurs. C’est ce qui fait qu’ils sont si justes.

Ce sont ce genre de scènes d’action que vous préférez tourner ?

Oui, ce sont des défis compliqués, surtout avec ce souci de réalisme, qui plus est au milieu de la foule. C’est excitant d’embarquer les spectateurs dans ces grands mouvements d’action. Mais il est aussi passionnant de se concentrer sur les personnages : raconter Laure chez elle dans ses angoisses, Joséphine dans ses folies….

Pour un réalisateur, ce sont des défis, car il s’agit de choses très larges à chaque fois, très différentes, entre scènes intimistes et scènes d’action majeures, qui engagent une centaine de personnes.

Arrive-t-il que les passants interviennent, en pensant que c’est réel ?

Oui. Il y a des moments où les gens se mêlent à l'action. On le voit entre autres en saison 6, dans la course-poursuite de la gare du Nord : des passants essaient d’attraper la jeune fille qui est coursée. C’est l’intervention du réel…

Une autre fois, alors que nous tournions une scène avec des dealers dans une cité, de vrais clients sont arrivés sur le tournage, en pensant qu’ils pourraient acheter. Et au cours d’une scène dans la dernière saison, alors que nous tirions des balles, de vrais policiers sont intervenus.

D’après vous, ce réalisme a-t-il largement fait le succès de la série ?

C’est une combinaison de plusieurs facteurs. Oui, il y a ce réalisme très pointilleux, sur lequel on ne tergiverse jamais, qui fait que la série est respectée par les truands aussi bien que par les professionnels de la justice.

Et de l’autre côté, les scénarios ont de la dramaturgie, de vraies intrigues, souvent inspirées d’affaires réelles. Et toujours, entre ces deux directions, nous traitons la vie personnelle et professionnelle de chacun de nos personnages. C’est ce mélange qui a fait le succès d’Engrenages.

Quinze ans après leurs débuts dans Engrenages, dirigez-vous encore beaucoup les acteurs ?

Oui, ce serait faux de penser qu’ils sont sur pilotage automatique, et ce ne serait pas bien. Évidemment, ils connaissent parfaitement leurs personnages. Mais il faut les accompagner, les mettre en danger quand ils ont des certitudes sur leurs personnages… Il ne faut pas tomber dans des habitudes de jeu, des choses qui pourraient lasser le spectateur. L’idée est qu’à chacune des saisons, on apporte des éléments nouveaux, liés à la nouvelle intrigue.

La direction d’acteurs ne passe pas nécessairement par la parole, ce peut être à travers des gestes, des échanges de regards… Ce sont des réglages subtils. Quel que soit le film ou la série, il ne faut jamais lâcher les acteurs, il faut leur donner confiance et les mobiliser en permanence.

Engrenages, Création Originale, saison 8 disponible sur CANAL+.