Des gens bien ordinaires : 5 bonnes raisons de voir la série d’Ovidie

Posté par Alexis Lebrun le 8 juin 2022
Disponible sur CANAL+ depuis le 6 juin, cette nouvelle Création Décalée est la première incursion de la réalisatrice et autrice féministe dans la fiction sérielle. Voici pourquoi il faut voir Des gens bien ordinaires, une série tout sauf ordinaire.
Pour l’inversion des genres

La série d’Ovidie prend place dans une France uchronique, où les femmes détiendraient le pouvoir. Et pour illustrer cette inversion de la domination, quoi de mieux que d’imaginer à quoi pourrait ressembler le milieu du porno dans un matriarcat ? Car c’est bien dans cet univers qu’évolue le personnage principal, Romain, un jeune étudiant rebelle en sociologie qui s’essaye au tournage de films X, et qui voit dans cette transgression un moyen de choquer son entourage.

Quand on le découvre à l’image, on ressent immédiatement une sensation de malaise, car il vit ce que les femmes subissent encore quotidiennement aujourd’hui dans notre société, mais qu’on ne voit jamais représenté à l’écran dans ce sens. Romain a 18 ans, et sa jeunesse comme sa candeur sont par exemple exploités par sa compagne control freak Linda, beaucoup plus âgée que lui et qui l’enferme dans une relation toxique. En montrant comment Romain est reluqué, touché, jugé voire agressé au quotidien (y compris en dehors des plateaux de tournage), Ovidie nous force à voir la réalité du patriarcat sous un nouveau jour. Et c’est déstabilisant.

Pour la plongée authentique dans la réalité du porno

Des gens bien ordinaires possède une autre vertu incontestable, celle de déconstruire les stéréotypes sur les gens qui travaillent dans le milieu du X. Cette volonté est annoncée dès le titre de la série, qui désigne justement la banalité de toutes ces personnes qui gravitent dans le porno et tentent tant bien que mal d’y gagner leur vie, à une époque où ce secteur n’était pourtant pas aussi précaire et uberisé qu’aujourd’hui (la série se déroule au tournant de l’an 2000, on y reviendra).

En s’éloignant volontairement des fantasmes les plus fous sur le porno, Ovidie parvient à humaniser les personnages de la série et à montrer l’envers du décor de cette industrie de façon beaucoup plus authentique que les autres fictions qui s’y intéressent.

Car même si Des gens bien ordinaires ne raconte pas l’expérience personnelle d’Ovidie, la série ne montre que des choses qui existent réellement dans le milieu du porno, et ce sans forcer le trait. Si la série aborde évidemment des sujets graves comme les violences sexistes et sexuelles ou les maladies sexuellement transmissibles, l’humour n’y est pas absent non plus, car certains personnages déjà attachants vivent souvent des situations assez absurdes...

Pour le casting de talent

Pour incarner Romain, Ovidie a choisi le physique naturellement androgyne du jeune Jérémy Gillet (il incarnait un ado non-binaire dans la série Mytho sur Arte), ce qui renforce le brouillage des genres. Au rayon des révélations, il faut aussi signaler la présence de Raïka Hazanavicius (Les 7 vies de Léa sur Netflix), parfaite dans le rôle de la bonne copine anar secrètement amoureuse de Romain.

Les personnages plus âgés sont interprétés par des visages déjà connus : Arthur Dupont incarne le rôle (difficile) du vieil acteur porno sur le retour mais aussi le déclin, Agathe Bonitzer joue la copine toxique déjà évoquée plus haut, Andréa Bescond une catho qui n’a aucun problème à produire des films X et Romane Bohringer est hilarante en réalisatrice besogneuse qui enchaîne les tournages à l’arrache après avoir arrêté les films institutionnels.

Mais c’est surtout Sophie-Marie Larrouy qui crève l’écran, dans le rôle de l’actrice d’expérience, blasée, vulgaire et négligée, mais qui révèle un visage inattendu au fil des épisodes. Enfin, il faut noter la participation du chanteur Mathieu Lescop, lui aussi excellent dans un rôle touchant d’ancien acteur star du porno, forcé de se reconvertir en maquilleur sur les plateaux de films X après avoir été rejeté par le cinéma traditionnel.

Pour la réalisation ancrée dans une époque

Ce qui frappe tout de suite lorsque l’on commence la série, c’est le format d’image choisi, ce bon vieux 4/3 – comme dans 3615 Monique sur OCS, la série sur le Minitel rose –, qui dominait à l’époque où se passe la série, soit en 1999-2000. Un choix qui n’est pas anodin, puisqu’il marque la fin d’un certain âge d’or du porno, où l’argent coule encore à flot, avant les bouleversements amenés par une révolution nommée Internet. Pour les plus jeunes, c’est l’occasion de découvrir l’époque des modems 56k, du Nokia 3310 et des films X en cassettes VHS qui coûtaient une fortune.

Plus sérieusement, le 4/3 est le format par excellence pour cadrer des portraits de près, et c’est exactement ce que fait Des gens bien ordinaires en ne quittant quasiment jamais Romain, et en nous faisant découvrir en même temps que le milieu du porno à travers sa vision. La réalisation de la série se distingue aussi par le choix de ne montrer aucune scène de sexe, ce qui constitue une certaine prouesse compte tenu de l’univers dans lequel les personnages évoluent…

Comme la nudité, la violence est d’ailleurs ellipsée, mais on en voit les conséquences physiques et psychologiques. Et outre la musique de Geoffroy Delacroix qui rappelle un peu les bandes originales de Trent Reznor et Atticus Ross, on apprécie aussi le format très court des huit épisodes (10-15 minutes), qui permet à l’intrigue d’avancer très vite et d’être bouclée dans le même temps qu’un film.

Pour Ovidie pardi !

Depuis une vingtaine d’années, elle est devenue l’une des personnalités féministes les plus importantes en France. Et après avoir écrit moult livres, réalisé aussi beaucoup de documentaires souvent très discutés dans les médias (comme Pornocratie en 2017 sur CANAL+ ou Là où les putains n’existent pas sur Arte), soutenu très récemment une thèse de lettres et sorti au printemps un podcast pour Binge Audio, Ovidie se fait aujourd’hui une place dans la fiction, en écrivant et en réalisant intégralement cette première série.

Mais il ne s’agit pas de sa toute première fiction non-porno, puisqu’en réalité, Des gens bien ordinaires est une sorte de prolongement naturel d’Un jour bien ordinaire (CANAL+), court-métrage écrit par Ovidie et co-réalisé avec Corentin Coëplet en 2019, où l’on retrouvait déjà Romane Bohringer et Sophie-Marie Larrouy. Et quelque chose nous dit qu’elle ne va pas en rester là…

Des gens bien ordinaires épisodes 1 à 8, disponibles sur CANAL+.