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The Good Lord Bird est-elle déjà la série de l’année ?

Posté par Alexis Lebrun le 14 janvier 2021
À mi-chemin entre épopée picaresque, fiction politique, drame historique, comédie noire et western sanglant à la Django Unchained, cette mini-série est l’une des meilleures surprises de ce début d’année. Et à la manière des récentes Watchmen ou Lovecraft Country, The Good Lord Bird s’attaque frontalement à l’histoire raciste des Etats-Unis, portée par une histoire enivrante et un excellent duo d’acteurs, dont un Ethan Hawke littéralement en état de grâce. Une œuvre radicale, qui plus est plus que jamais d’actualité.
Un roman récompensé

Avant d’être une série, The Good Lord Bird est d’abord un roman publié en 2013 par James McBride, un auteur afro-américain qui a reçu le très prestigieux National Book Award pour ce livre, nommé L'Oiseau du Bon Dieu en version française. Il y raconte les épisodes bien réels de la vie controversée de l’abolitionniste américain John Brown, mais en ajoutant un personnage fictif : Henry Shackleford, un adolescent esclave libéré par John Brown et qui l’accompagne jusqu’à la fin de l’histoire. Henry a deux particularités : il est habillé en femme par Brown, qui se méprend sur son identité et qui n’est pas corrigé par Henry, et ce dernier est renommé Onion (Echalote en français), après avoir mangé accidentellement un oignon flétri que Brown gardait comme porte-bonheur, une vertu qu’il attribue désormais à Onion.

Comme le roman, la série suit les péripéties de ce duo pendant la période dite du « Bleeding Kansas », où les esclavagistes et les abolitionnistes s’affrontaient violemment à la frontière du Missouri et du Kansas. Plus précisément, The Good Lord Bird se concentre sur les années qui vont de 1856 à 1859, pendant lesquelles John Brown, ses fils et son petit groupe de partisans ont tenté de mener une révolte armée pour mettre fin à l’esclavage. Comme on le sait, il faudra attendre 1865 pour que ce soit le cas, mais les affrontements racontés par The Good Lord Bird sont considérés comme les prémices de la guerre de Sécession qui débutera en 1861. On retrouve dans la série plusieurs personnages historiques importants de la lutte contre l’esclavage, comme Frederick Douglass (joué par le rappeur Daveed Diggs) et Harriet Tubman (incarnée par Zainab Jah), et chaque épisode commence par la phrase « tout ceci est vrai, presque tout est arrivé », une façon assez drôle d’assumer ce statut hybride entre réalité historique et fiction.

Ethan Hawke en état de grâce

Depuis sa prestation habitée dans le film First Reformed sorti par Paul Schrader en 2018, on sait que l’acteur américain est plus que capable de jouer des personnages de religieux tourmentés. On pensait même qu’Ethan Hawke avait livré sa meilleure performance avec ce rôle, pour lequel il a été acclamé un peu partout. Mais The Good Lord Bird doit nous amener à repenser cette conclusion. À 50 ans, Ethan Hawke a en effet eu la bonne idée d’incarner lui-même une version jusqu’au-boutiste de John Brown, sachant que c’est également lui qui a décidé d’adapter la série, dont il est coscénariste et coproducteur (avec l’auteur du roman James McBride et Jason Blum, producteur des remarqués Get Out et BlacKkKlansman). Fidèle à la représentation que le roman donne de John Brown, Ethan Hawke pousse le curseur à fond dans l’outrance – il déclame la Bible avec les yeux révulsés, en hurlant et en bavant dans sa barbe – et ça marche, en plus d’être justifié.

Car s’il est peut-être incorrect historiquement, le John Brown de James McBride est un vieux fou décidé à mener à bien la mission qu’il pense avoir reçu de la part de Dieu : abolir l’esclavage en éliminant les esclavagistes. Complètement possédé, Ethan Hawke donne vie à ce personnage tragicomique consumé par un feu intérieur, qui récite des versets bibliques en pleine fusillade, et dont la conviction inaltérable est en même temps fascinante, touchante et irrésistiblement comique – une prouesse compte tenu de la gravité du sujet. Incarné par Ethan Hawke, John Brown n’est pas un énième « white savior » comme Hollywood les affectionne depuis des décennies. C’est un personnage très perturbé qui traite de façon contestable l’ancien esclave qu’il prend sous son aile, mais ses vociférations et ses sermons interminables en font paradoxalement un personnage fondamentalement attachant. Bref, si Ethan Hawke n’est pas cité aux prochains Golden Globes et Emmy Awards, on ne répond plus de rien.

La révélation Joshua Caleb Johnson

Ethan Hawke a beau être au sommet de son art, le duo au cœur de la série ne fonctionnerait pas aussi bien si ses deux acteurs principaux n’étaient pas parfaitement à égalité (ce qui serait un comble vu le sujet que The Good Lord Bird aborde). Quasiment inconnu avant la diffusion de la série aux Etats-Unis, le jeune acteur Joshua Caleb Johnson crève l’écran. Alors que la prestation ébouriffante d’Ethan Hawke pourrait monopoliser l’attention et tout écraser sur son passage, son collègue 35 ans plus jeune que lui se révèle au fil des épisodes largement à la hauteur du rôle essentiel qu’il incarne dans l’histoire de James McBride. Car loin d’être un faire-valoir de John Brown, le personnage d’Onion est au moins aussi important : c’est de son point de vue et avec sa voix que les événements sont relatés, et ses commentaires sarcastiques contribuent d’ailleurs largement à la dimension comique de la série.

En jouant intelligemment sur la perception d’Onion en tant que femme noire par les personnages blancs, Joshua Caleb Johnson crée un sentiment de décalage, de légèreté – voire même de poésie – qui contraste avec la fureur totalement premier degré qu’Ethan Hawke insuffle à son rôle. Les deux personnages se voient aussi de façon déformée : John Brown est tellement illuminé qu’il est incapable de voir qu’Onion n’est pas une femme, et réciproquement, Onion a du mal à voir Brown comme autre chose qu’un blanc complètement fou, ce qui est compréhensible mais aussi assez simpliste. Leur relation évolue au fil des épisodes, et il vous faudra aller jusqu’au bout de la série pour apprécier sa conclusion, éminemment émouvante.

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