Que vaut Cimetière Indien, le polar tendu et politique de CANAL+ ?
Portée par une narration sur deux époques et une mise en scène à la fois sensorielle et tendue, la série originale Canal+ Cimetière Indien déconstruit le polar classique pour mieux questionner la mémoire collective, les fantômes de l’histoire française… et la fabrique du monstre.
Deux temporalités, une seule plaie
En 1995, une jeune recrue de l’antiterrorisme, Lidia, débarque dans la ville fictive de Péranne pour enquêter sur le meurtre d’un imam, épaulée par Jean, gendarme marqué par la guerre d’Algérie. Trente ans plus tard, le passé ressurgit brutalement, au moment où l’ancien maire de la ville est assassiné. En entremêlant présent et passé, les auteurs Thomas Bidegain et Thibault Vanhulle tissent une intrigue où les échos du trauma colonial irriguent chaque personnage, chaque scène. Derrière les mécanismes classiques du thriller, c’est la France de la désindustrialisation, du repli identitaire et des secrets enfouis qui se raconte. La série creuse ainsi une blessure collective à travers le destin de ses protagonistes, pris dans un engrenage où l'Histoire ne se contente pas de hanter les vivants : elle agit, elle tue, elle transforme.

Fantômes politiques
Inspirée par un territoire rarement mis à l’écran — celui de la périphérie marseillaise, loin des clichés — la série fait du paysage un personnage à part entière : garrigues, zones commerciales, ciel saturé de lumière et d’avions. C’est sur ce terrain symbolique que s’affrontent les héritiers d’un passé mal digéré. Les Patria Nostra, groupe d’anciens militaires d’extrême droite, incarnent ce spectre d’une guerre jamais refermée. Mais la véritable monstruosité ne se loge ni dans le folklore ni dans le sang : elle est dans les silences, les institutions compromises, et dans ce que chacun a été prêt à taire pour survivre. À travers ses choix formels — clair-obscur, temporalité non linéaire — la série affirme une vision d’auteur, qui oppose à la brutalité des faits une splendeur visuelle.

L'intime comme détonateur
Chaque épisode creuse un sillon émotionnel, à travers des trajectoires cabossées : Nicolas alias Willy Crusher, enfant volé et rééduqué dans la haine, ou Mehdi, injustement condamné, devenu l’ombre de lui-même. Pas de justice réparatrice ici, mais des personnages ambigus, complexes, que la série filme avec une pudeur rare. Sous la chaleur écrasante de Péranne, les corps ploient, les âmes craquent. Et quand le passé frappe à la porte, ce ne sont pas les morts qu’il faut craindre, mais les vivants qu’on a rendus fous d’injustice. Avec sa mise en scène immersive et ses comédiens habités, Cimetière Indien propose une expérience à la fois nerveuse et mélancolique, où chaque silence est une menace, chaque regard un aveu.



