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On The Verge : Julie Delpy, un style inimitable

Posté par Alexis Lebrun le 2 septembre 2021
Après ses débuts tonitruants d’actrice dans les années 1980, Julie Delpy est passée officiellement à l’écriture et à la réalisation pendant la décennie 2000. Scénariste de tous ses films, elle est devenue une artiste à part dans le paysage du cinéma français. À l’occasion de la diffusion de sa première série disponible sur CANAL+, un petit retour sur la carrière d’autrice et son style si particulier s’impose.
La trilogie du couple

Les relations de couple compliquées sont au cœur d’On The Verge, puisque la plupart de ses quatre héroïnes en pleine midlife crisis se débattent avec une vie personnelle plus ou moins chaotique et insatisfaisante, où les hommes sont loin d’être irréprochables. Dès ses débuts en tant que scénariste, Julie Delpy a révélé son penchant pour les histoires qui racontent les affres de la vie à deux, puisqu’elle a contribué – sans être créditée – à l’écriture du film Before Sunrise (Richard Linklater, 1995), où elle a commencé sa célèbre romance de fiction avec Ethan Hawke.

Le long-métrage a ensuite connu deux suites où Julie Delpy est cette fois officiellement créditée comme scénariste, Before Sunset (2004) et Before Midnight (2013). Le tout forme ce que l’on appelle la « Before trilogy » adulée par les anglo-saxons, trois films minimalistes et quasiment en tête-à-tête, qui explorent la relation mouvementée des deux tourtereaux au cours de trois périodes différentes de la vie. Sans être représentative de son travail de scénariste, la trilogie du couple a quand même été aussi l'occasion pour Julie Delpy d’aborder des questions existentielles qui deviendront des obsessions de son œuvre.

L'angoisse de vieillir

La première de ces obsessions, c’est le rapport de Julie Delpy au temps qui passe. Le vieillissement des personnages fait partie intégrante du concept des films Before, et il est également au cœur d’On The Verge, dont les héroïnes sont on l’a dit en pleine crise de la quarantaine. Ce thème n’a peut-être jamais été aussi bien abordé par Delpy que dans son drame d’époque La Comtesse (2009), où elle incarne Erzsébet Báthory, femme hongroise qui tuait de jeunes filles vierges et se baignait dans leur sang avec l’espoir de rajeunir.

Ce film aujourd’hui redécouvert par toute une génération de féministes évoque finement les injonctions impossibles faites au corps des femmes depuis belle lurette. Sur un ton nettement plus drôle, on retrouve un peu la même angoisse chez Violette – le personnage que Julie Delpy incarne dans sa comédie Lolo (2015) –, une femme divorcée qui a toutes les peines du monde à accéder de nouveau à une relation stable alors qu’elle a atteint les 45 ans et vit avec un fils imbuvable. Et la famille – comme la maternité et le rapport à l'enfance – est évidemment l'autre grand moteur de la filmographie de Julie Delpy.

Des familles bigarrées et tellement drôles, mais pas que

Au tournant des années 2010, Julie Delpy se taille une solide réputation dans le registre des comédies qui mettent en scène des familles dysfonctionnelles. Cela a commencé avec le désopilant Two Days in Paris (2007), où elle a eu l’idée géniale de faire appel à ses propres parents pour jouer les géniteurs de son personnage dans le film. Delpy a notamment écrit pour eux une scène de déjeuner d’anthologie, où son copain joué par l'irrésistible Adam Goldberg est malmené par Albert Delpy et Marie Pillet. Les repas qui tournent au jeu de massacre deviendront sa marque de fabrique : on en retrouve une presque aussi drôle dans la suite Two Days in New York (2012), et le deuxième épisode d’On The Verge est entièrement consacré à cet exercice.

Mais la passion de Julie Delpy pour les petites embrouilles familiales a atteint son apogée en 2011 avec l’hommage rendu à sa maman et aux vacances de son enfance dans Le Skylab, film imaginé comme un flashback vers l’année 1979, où les membres drôles et touchants d’une famille se réunissent un week-end dans une maison de campagne pour un anniversaire. Mais tout n’est pas toujours aussi léger : son dernier long-métrage, My Zoé (2021), met en scène un couple qui explose après la perte d’un enfant. On distinguait déjà dans son film précédent l’irruption d’une certaine noirceur avec l’écriture du rôle de Lolo (joué par Vincent Lacoste), le fils dont les excès sont également le ressort comique principal du film.

Un regard critique sur l’Amérique

Enfin, le tableau de la « patte Delpy » ne serait pas complet sans évoquer la façon dont elle joue depuis longtemps du décalage entre la France et les Etats-Unis, illustrée notamment de façon très drôle dans les deux films Two Days. Française expatriée de l’autre côté de l’Atlantique depuis plusieurs décennies, Julie Delpy a une vision bien à elle de la société américaine. Dès son premier court-métrage réalisé en 1995 (Blah Blah Blah), elle montrait la face sombre de l’oncle Sam, avec une galerie de personnages qui vivent en marge de la société, livrés à eux-mêmes. Les défis de l’Amérique d’aujourd’hui étaient aussi au cœur de son premier long-métrage sorti un 2002, le très artisanal Looking for Jimmy, que l’on peut presque considérer comme appartenant au mouvement Dogme95 de Lars von Trier et Thomas Vinterberg. Avec On The Verge, elle prend un malin plaisir à tourner en ridicule le politiquement correct américain et les clichés des représentations de la Française.

Depuis, Julie Delpy a considérablement affiné son écriture pour toujours susciter une réflexion chez le spectateur, derrière des scripts où elle ne s’interdit souvent rien, humour grivois voire délicieusement franchouillard compris. Souvent étiquetée à tort comme une Woody Allen à la française, la carrière de Julie Delpy la rend en réalité assez inclassable avec une liberté de ton qui n’appartient qu’à elle et une capacité à réconcilier cinéma populaire et vision d’autrice. Avec On The Verge elle réalise sa première série avec brio et prouve s'il le fallait encore, qu'elle est à l'aise dans de multiples domaines d'écriture. 

On The Verge épisodes 1 à 12, disponible sur CANAL+.