Pourquoi Desperate Housewives est une série culte

Posté par Alexis Lebrun le 13 mai 2022
Véritable phénomène mondial lors de sa diffusion, la série de Marc Cherry est l’une des représentantes les plus emblématiques de l’âge d’or de la télévision du milieu des années 2000, mais son héritage est aussi controversé. Alors, dix ans après les adieux de Desperate Housewives, d’où vient cette envie irrépressible de replonger dans les secrets de Wisteria Lane ?
Des héroïnes révolutionnaires

Aujourd’hui, les séries regorgent heureusement de premiers rôles féminins passionnants et variés, mais en 2004, la situation était bien différente. C’est ce qui explique que lorsque le premier épisode brillant de Desperate Housewives est diffusé par la chaîne américaine ABC cette année-là, des dizaines de millions de personnes dans le monde entier se prennent immédiatement de passion pour les quatre héroïnes quadragénaires de la série. Le show créé par Marc Cherry ne met pas seulement en scène quatre femmes – très bien jouées – dans les rôles principaux : chacune d’entre elles correspond à un archétype très clair de la femme au foyer avec lequel il est aisé de s’identifier. Susan Mayer (Teri Hatcher) incarne la mère célibataire maladroite et l’indécrottable romantique, dont l’histoire d’amour avec le beau Mike Delfino (James Denton) est entrée au panthéon des soap operas.

Lynette Scavo (Felicity Huffman) n’a elle pas vraiment le temps de rêver du romantisme : elle a abandonné sa carrière prometteuse pour se débattre à la maison avec une ribambelle d’enfants, pendant que son ado attardé de mari (Tom) enchaîne les déplacements professionnels et a le beau rôle du gentil père de famille. Pas d’enfants à dénombrer du côté de Gabrielle Solis (Eva Longoria), mais un mariage qui bat aussi sérieusement de l’aile, car son union avec le riche Carlos (Ricardo Antonio Chavira) est d’abord dictée par des intérêts financiers. Quant à Bree van de Kamp (Marcia Cross), elle est sans aucun doute l’héroïne la plus marquante de la série. Républicaine convaincue et adhérente à la NRA, cette femme conservatrice incarne une version extrême de la femme au foyer américaine modèle, puisqu’elle est complètement obsédée par sa vaine obsession de la perfection au quotidien, une maniaquerie qui fait péter les plombs à son mari et ses enfants, et menace donc de faire exploser son foyer.

Une critique du rêve américain et des rôles qu’il assigne aux femmes

Dans la scène d’ouverture de la série, on assiste au ballet parfaitement minuté des tâches ménagères de la cinquième femme au foyer de la bande, Mary Alice Young (Brenda Strong), mais celle-ci se tire une balle dans la tête de façon inexplicable. Dès l’épisode pilote, le ton est ainsi donné : Desperate Housewives va s’employer à explorer ce qui se cache derrière le vernis d’une banlieue américaine très chic, Wisteria Lane. Car la série de Marc Cherry n’est pas un soap comme les autres. De façon plus feutrée que sa petite sœur sulfureuse diffusée sur le câble (Weeds), elle moque le rêve américain, incarné notamment par les grands pavillons aux pelouses impeccables, où sont garés d’énormes voitures. Mais si Desperate Housewives critique gentiment le culte des apparences de cette bourgeoisie blanche conservatrice qui vit quasiment coupée du monde, son angle d’attaque le plus féroce vise ce qui est attendu des femmes dans cette société américaine.

Toutes les héroïnes étouffent face à des attentes démesurées et des injonctions contradictoires, mais elles doivent toujours faire semblant d’être heureuses en toutes circonstances, sans jamais remettre en cause l’ordre établi et ce qui est attendu d’elles, notamment dans la gestion du foyer et l’éducation des enfants. Fort heureusement, Bree et les autres évoluent parfois radicalement dans les sphères privées et pros au fil des saisons, en subvertissant les clichés pour se révéler souvent beaucoup plus complexes que les caricatures qu’elles pouvaient représenter au début. Si l’héritage féministe de la série est contesté, car Desperate Housewives ne va pas aussi loin que d’autres dans sa critique des oppressions système patriarcal (Marc Cherry est républicain), elle reste la plus longue série à avoir mis exclusivement en scène des femmes dans les rôles principaux (juste devant Charmed, qui malgré ses qualités, sexualisait à outrance ses jeunes héroïnes). Et surtout, elle a donné une visibilité inédite à ses quelques personnages homosexuels, puisqu’elle était diffusée en prime time sur une grande chaîne. Autant dire que si on réunit tous ces éléments, on n’avait jamais vu ça dans une série américaine, et a fortiori dans un soap opera.

Un mélange irrésistible d’humour et de suspense

C’est entendu, Desperate Housewives était une série révolutionnaire à sa naissance. Mais comment a-t-elle fait pour devenir l’une des plus populaires du monde et séduire bien au-delà des femmes au foyer qui se voyaient enfin représentées de façon intéressante à l’écran ? La réponse est simple et elle tient à l’écriture de la série. Bien sûr, les héroïnes sont terriblement attachantes, et l’esthétique colorée très camp de Wisteria Lane fait qu’on prend toujours beaucoup de plaisir (coupable ?) à s’y replonger. Mais la vraie force de Desperate Housewives, c’est sa capacité incroyable à mêler comédie, drame et mystère dans un ensemble cohérent et qui ne ressemble à aucun autre. L’humour de la série est assuré par des situations absurdes souvent devenues culte et des dialogues acides marqués par la présence décalée de la voix-off de Mary Alice, qui intervient dans tous les épisodes pour livrer des morales piquantes.

Mais en tant que narratrice, la mère suicidée de la famille Young commente aussi les mystères et intrigues dramatiques de la série – qui la concernent d’ailleurs au premier chef –, puisqu’en huit saisons, Desperate Housewives n’a pas hésité à pousser le curseur souvent très loin pour tenir en haleine ses fans avec des rebondissements dramatiques spectaculaires. Eh oui, quand la série de Marc Cherry ne nous faisait pas rire avec ses répliques acerbes, elle nous mettait dans tous nos états avec des cliffhangers hallucinants qui rivalisaient avec certaines des références de l’âge d’or de l’époque en matière de suspense, comme Lost, 24, Dexter ou encore Prison Break. Comme ces dernières, Desperate Housewives a parfois flirté avec le grand n’importe quoi (il fallait bien occuper 180 épisodes), mais par amour, on peut pardonner beaucoup.

Desperate Housewives saisons 1 à 8 sur Disney+, disponible avec CANAL+.