C’est de la bonne : pourquoi Weeds est une série culte

Posté par Alexis Lebrun le 27 janvier 2022
Quinze ans après sa première diffusion sur CANAL+, l’une des séries les plus attachantes de l’âge d’or des années 2000 revient enfin au bercail. Mais après toutes ces années, l’herbe est-elle toujours aussi verte dans les « Petites Boîtes » d’Agrestic ? La réponse est oui, et voici pourquoi.
Parce que Nancy Botwin est une anti-héroïne révolutionnaire

Il faut imaginer le choc représenté par l’arrivée de Weeds sur les écrans en 2005. Le cannabis n’est pas encore légalisé dans tout un tas d’Etats américains, et plus globalement, la question n’est pas aussi omniprésente qu’aujourd’hui. La fiction télé de l’époque reflète cette réalité : Breaking Bad n’existe pas, et si les anti-héros commencent à nous envahir, il est encore rare qu’ils se conjuguent au féminin. Et voilà que débarque dans ce contexte une mère au foyer quarantenaire tout juste devenue veuve après la crise cardiaque de son mari, et qui, ni une ni deux, décide de se lancer dans la vente de cannabis afin de préserver le train de vie confortable de sa famille (elle a deux enfants). Incarnée par l’irrésistible Mary-Louise Parker, qui trouve là le rôle de sa vie, cette femme fait véritablement l’effet d’une déflagration en comparaison des mères de famille très policées que l’on a alors l’habitude de voir dans les séries. Nancy Botwin est une dealeuse férocement libre qui se découvre des aptitudes pour gérer un business de baronne de la drogue.

Capable d’être tour à tour débrouillarde, déterminée, séductrice, autoritaire, ou tout ça et plus en même temps, elle fait bien peu de cas de la morale et prend son pied en transgressant les interdits, ce qui en fait une anti-héroïne profondément subversive à l’époque, d’autant plus qu’elle ne s’est pas assagie avec le temps, bien au contraire. Au fil des saisons, Nancy s’enfonce en effet dans l’illégalité, et les conséquences sont de plus en plus terribles pour ses enfants. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une anti-héroïne unidimensionnelle. Nancy est certes une bien piètre mère de famille, mais Weeds réussit à la complexifier en mettant en évidence sa culpabilité et les ambigüités de son immoralité pourtant assumée. Certes, quinze ans plus tard, elle n’est plus aussi seule dans ce registre (The Big C, Nurse Jackie et The Good Wife sont notamment passées par là), mais il faut reconnaître que Nancy Botwin a été une pionnière pour les personnages féminins. Et malgré les progrès considérables réalisés depuis 2005 par les scénaristes de séries pour diversifier les rôles de femmes et les sortir des stéréotypes, elle reste sans doute encore l’une des anti-héroïnes les plus extrêmes du petit écran. Et c’est justement pour ça qu’on l’aime.

Parce que c’est une satire sulfureuse du mode de vie des banlieues américaines

Rappelons qu’au début des années 2000, même HBO n’avait pas voulu de cette série imaginée par la showrunner Jenji Kohan (qui a depuis donné naissance à un autre projet féministe avec Orange is the New Black sur Netflix), permettant à Showtime de rafler la mise et de soigner son identité de chaîne câblée sulfureuse, puisqu’à la même époque, on y trouve aussi Dexter, Californication, ou encore The L Word. En France, aucune chaîne gratuite ne se risque à diffuser un programme aussi osé, et c’est CANAL+ qui achète finalement les droits. Sur la chaîne cryptée, Weeds est d’ailleurs diffusée après celle que l’on peut considérer comme sa sœur jumelle beaucoup plus sage, Desperate Housewives (Disney+). Mais alors que la série de Marc Cherry reste un soap à suspense très prudent dans sa représentation des travers de la bourgeoisie blanche des banlieues américaines (la série est diffusée sur la grande chaîne ABC aux Etats-Unis), Weeds ne s’embarrasse pas des mêmes précautions, du fait de la liberté beaucoup plus grande qui est la sienne sur le câble.

À travers le thème de la drogue, la série de Jenji Kohan attaque en effet au lance-flammes toute l’hypocrisie, le conformisme, le consumérisme, le puritanisme et le culte de l’apparence entretenu par ces riches communautés qui vivent en vase clos et qui trompent l’ennui en commérant et en s’adonnant en privé à des pratiques qu’ils condamnent en public. Comédie noire souvent jouissive, Weeds va ainsi beaucoup plus loin que la concurrence de l’époque dans la crudité des dialogues et des scènes de sexe notamment. L’épisode pilote de la série donne d’ailleurs le ton : en tentant de filmer les ébats de sa fille pour la surveiller, une voisine de Nancy découvre en vidéo que son mari la trompe et a une façon bien à lui d’utiliser sa raquette de tennis. En se moquant ainsi des valeurs traditionnelles de l’Amérique, Weeds a évidemment choqué dans certains pans de la société, au point d'être souvent taxée d'immoralité, mais c’est justement cette immoralité de la série et de ses personnages qui les rendent encore pertinents et délectables aujourd’hui.

Parce que son générique est un bijou à part entière

Tout le programme critique de la série est résumé dans son magnifique générique introductif, qui moque le rêve américain et l’uniformité de la ville fictive d’Agrestic où prend place la série. Outre les pavillons tous identiques, on y voit les mêmes 4x4 et joggeurs défiler alors que des cadres supérieurs sortent d’un succédané de Starbucks, tous habillés pareil et avec les mêmes boissons saturées en sucre. Ce générique a offert une nouvelle jeunesse au titre Little Boxes, interprété par Malvina Reynolds, et dont le titre comme les paroles s’amusent à tourner en dérision le modèle de ces riches banlieues américaines, et leurs maisons qui ressemblent à des « Petites Boîtes ».

Le coup de génie de Weeds est aussi d’avoir réussi à faire reprendre le morceau par un artiste différent pour chacun des génériques des épisodes des saisons 2 et 3, qui constituent au passage les meilleures de la série. On espère que la suite actuellement en développement sous le nom de Weeds 4.20 conservera cette signature visuelle et sonore, avec pourquoi pas de nouveaux artistes pour reprendre le titre, comme ce fut le cas dans la saison des adieux diffusée en 2012.

Weeds saisons 1 à 8, disponibles à partir du 27 janvier sur CANAL+.