Aller au menuAller au contenu principalAller à la recherche

Une interview sans tabous avec Emma de Caunes, réalisatrice de Neuf Meufs

Emma de Caunes a réalisé Neuf Meufs (disponible sur CANAL+), une Création Décalée mettant en scène le désir féminin sous toutes ses formes avec Aïssa Maïga, Philippe Katerine, François Berléand, Mademoiselle Agnès…

On vous retrouve aujourd’hui derrière la caméra pour votre première série. Comment est né le projet Neuf Meufs ?

Tout a démarré avec Diastème, mon acolyte depuis toujours, scénariste et réalisateur. J’avais cette envie de mettre en scène depuis longtemps, et d’écrire de jolis portraits de femmes entre deux eaux, qui sortent des clichés.

Je voulais également filmer des comédiennes que l’on ne voit pas assez souvent. Ce projet résonnait avec l’époque et mon envie du moment.

Au départ, il s’agissait d’un projet de film à sketchs. J’ai extrait une des neuf histoires du long-métrage, celle de Violette, pour en faire un court-métrage avec Mademoiselle Agnès et ma fille, Nina Blanc-Francard. Je savais qu’une bonne actrice sommeillait en Agnès…

Arielle Saracco (directrice de la Création Originale de CANAL+), qui avait assisté à une projection de ce court-métrage, s’est intéressée au scénario du film et m’a demandé s’il serait adaptable en série. Cela s’y prêtait particulièrement bien, car il s’agit d’histoires indépendantes les unes des autres.

La seule contrainte, vis à vis de la Création Décalée, était de respecter une unité de lieu et de temps. Finalement, j’en ai choisi deux : même journée, même immeuble parisien. Et du premier au dernier épisode, on boucle la boucle.

Aviez-vous en tête des actrices et acteurs dès la phase d’écriture ?

Oui, outre Mademoiselle Agnès, j’ai pensé dès le début Sarah Suco ou Jeanne Rosa. Avec Juliette Ménager et Nicolas Derouet, nous avons réalisé le reste du casting. Je suis heureuse d’avoir pu amener de nouveaux visages.

On retrouve Aïssa Maïga (ci-dessus) qui est évidemment plus connue, mais aussi Faustine Koziel, Solène Rigot (ci-dessous) ou Nicolas Avinée, que l’on connaît moins.

Et Philippe Katerine, vous avez écrit son rôle spécialement pour lui ?

Oui, Diastème et moi partageons la même passion pour Philippe, avec qui je joue parfois au ping-pong l’été à Trouville. Il s’agit d’une série de « meufs », mais il était hors de question de négliger les personnages masculins.

On a écrit en pensant à lui, sans savoir s’il accepterait. Quand il a dit oui, nous avons été fous de joie.

Vous teniez à créer des personnages d’hommes aussi touchants que ceux des femmes, même si la série est centrée sur les femmes ?

Exactement. Je voulais éviter l’écueil de représenter les hommes comme des salauds. J’avais envie de filmer des hommes touchants, fragiles, parfois en contradiction, et pas seulement des portraits de femmes et des tranches de vie. D’amener, au milieu de chaque épisode, le spectateur dans une direction à laquelle il ne s’attendait pas.

Pourquoi avoir voulu aborder le désir féminin, un sujet que l’on ne voit pas très souvent à l’écran ?

La réponse est dans la question. Je trouve ça beau, une femme amoureuse d’un homme à en perdre la raison… On évoque le questionnement autour du désir, mais aussi la question du consentement.

Derrière le désir, on aborde aussi, je l’espère, des sujets plus profonds, comme une femme qui ne veut pas avoir d’enfant, une femme qui aime encore l’homme avec qui elle a passé la moitié de sa vie, ou une femme qui a été agressée et a besoin de se réapproprier son corps.

Je me suis rendu compte après avoir écrit le scénario que le désir était le point commun de toutes ces histoires. J’espère faire écho à ces sujets de société modernes, sans prétendre représenter toutes les femmes. Ces personnages sont inspirés de femmes proches de moi, et cela part d’une vraie tendresse pour les personnages. Aussi, c’était très important qu’il n’y ait aucun jugement.

Aucun jugement et surtout, une grande liberté de ton ?

Nous n’y avons pas réfléchi en ces termes, mais nous ne nous sommes pas sentis brimés. Nous avons cependant voulu éviter la vulgarité. Quand, dans l’épisode sur Anna (Sarah Suco, ci-dessous), son ami lui demande si elle aime se faire lécher, c’est une question embarrassante, mais ce n’est pas de la provocation, juste une vraie discussion entre deux amis.

Je n’ai pas cherché à avoir une liberté de ton, c’est simplement celle que je peux avoir dans la vie de tous les jours. On est en 2021, c’est bien de pouvoir parler des choses qui peuvent paraître embarrassantes, qui sont taboues mais ne devraient pas l'être.

Certains dialogues sont très drôles et gênants, comme dans l’épisode avec la jeune fille qui pose des questions sur la sexualité à sa mère. Vous êtes-vous amusés avec Diastème à les écrire ?

Oui, on s’est régalés. Je peux comprendre que ce soit un peu choquant, mais c’est parti d’une conversation avec ma fille, durant laquelle j’ai été très désemparée. Pour moi, elle était encore un bébé…

Par exemple, même si j’ai une très belle relation avec ma mère, elle ne m’a jamais parlé d’orgasme. Moi, j’ai un peu brisé l’omerta avec ma fille car nous avons une relation de confiance et j’estime que pour qu’elle grandisse bien, il faut qu’elle puisse me parler.

Après, ce n’est pas parce que je lui ai dit qu’elle pouvait me parler que je suis prête à tout entendre (rires). Dans la série, on a exagéré et romancé cette discussion. On s’est dit qu’on devait pousser cette situation de malaise en comédie.

Le fait d’être actrice vous a-t-il aidée à mettre en scène ?

Oui, je crois. Je ne suis pas la seule actrice à passer derrière la caméra, et je pense que l’on a on a un autre regard, une autre approche. Je me sens proche des acteurs, de leurs failles, leurs doutes, leur fragilité. Travailler avec eux est le moment le plus passionnant.

En termes de réalisation, j’avais envie de produire quelque chose d’assez stylisé, que chaque histoire ait sa propre couleur. J’ai travaillé en amont avec ma cheffe décoratrice Valérie Valéro et mon directeur de la photographie Nicolas Bordier sur l’univers que nous voulions créer.

Un épisode de dix minutes, c’est court pour entrer dans le monde de quelqu’un. En même temps, il n’y a rien de plus intime qu’un appartement… Chaque personnage a sa propre identité visuelle, grâce aussi au travail de la cheffe costumière Diane Gagnant. Je voulais que leur petite bulle intérieure soit le reflet de leur âme.

Neuf Meufs, une Création Décalée de neuf épisodes de 10 minutes, disponible sur CANAL+.